Nuances de vert (Green Zone, 2010)

S’il est une qualité que l’on ne peut pas toujours attribuer aux films hollywoodiens un tant soit peu militants, c’est d’être nuancés. Pourtant, ce que l’on présente comme un brûlot contre l’invasion de l’Irak en 2003 ne tombe pas vraiment sous cette critique. Au contraire, Green Zone n’est pas excessivement manichéen. Le très démocrate (et excellent acteur, il faut le dire) Matt Damon incarne l’espace d’une heure et demie le Chief Warrant Officer Roy Miller, chargé d’explorer les sites d’entrepôt supposé d’armes de destruction massives (ADM). Évidemment, il ne tombe sur rien de plus intéressant qu’une fabrique de cuvettes de toilettes désaffectée…

Green Zone est librement inspiré du livre Imperial Life in the Emerald City: Inside Iraq’s Green Zone (2006) du journaliste au Washington Post Rajiv Chandrasekaran. Cet  ouvrage ne juge pas de la légitimité de l’intervention américaine mais s’attache surtout à expliquer et analyser la gestion du pays après la victoire formelle contre les troupes de Saddam Hussein. Assez paradoxalement, le film adopte la position inverse en critiquant les raisons de l’invasion sans s’étendre excessivement sur la gestion mise en œuvre par la coalition.

Le film constitue, en effet, une charge sans merci (et, à mon sens, justifiée) contre le prétexte avancé par les États-Unis et leur allié britannique pour entrer en guerre contre l’Irak : un supposé programme de fabrication d’ADM secrètement mis en œuvre par le gouvernement irakien. J’ignore si la thèse du film est exacte, mais elle révèle sans doute assez bien l’état d’esprit d’une Administration Bush sur le pied de guerre : un membre des services de renseignement du Pentagone aurait eu un contact avec un haut responsable militaire irakien qui lui aurait affirmé que l’Irak n’avait pas de tel programme en cours. Mais l’agent américain, soucieux de son avancement et conscient que l’administration américaine cherchait à tout prix une justification à son entrée en guerre, aurait alors falsifié son rapport et confirmé l’existence d’un tel programme. La Maison Blanche et le Pentagone, trop heureux de trouver une telle « raison » d’envahir l’Irak aurait, bien sûr, négligé de recouper l’information ou de la soumettre au regard critique des autres agences de renseignement.

Pour le reste, c’est-à-dire la stratégie de stabilisation (ou pas…) de l’Irak après la chute du régime baasiste, Green Zone reste modéré, notamment parce que l’intrigue ne se déroule que quatre semaines après les premiers bombardements de l’US Air Force sur Bagdad. On assiste, certes, à l’annonce de la dissolution de l’armée irakienne et du parti Baas par l’Autorité provisoire de la coalition, ce qui compliquera la tâche des Américains et de leurs alliés irakiens dans leurs tentatives en faveur de l’institution d’un régime démocratique et stable. En effet, le « candidat » de Washington pour la reprise des affaires voit sa légitimité contestée par les groupes religieux et ethniques rassemblés afin de parvenir à un accord de gouvernement : exilé de longue date, il ne peut rassembler les factions auxquelles la chute du régime a donné un nouveau souffle. Malgré les avertissements insistants de la CIA, davantage favorable à un compromis avec les anciens cadres militaires et civils baasistes en mesure de préserver l’unité du pays, cette décision souffre moins de la condamnation morale portée contre l’arnaque aux ADM. Elle est davantage considérée comme l’erreur (grave, au demeurant) d’un groupe d’administrateurs américains envoyés par la Maison Blanche, sincèrement persuadés que la promesse d’un régime démocratique et plus ou moins respectueux des droits de l’Homme suffira à apaiser la population. Leur idéalisme démocratique coûtera cher à la coalition et plongera, on le sait, le pays dans le chaos de la guerre civile et de l’insurrection.

Autre aspect qu’il convient de relever, c’est la façon dont le film suggère au spectateur l’état de l’Irak avant 2003. Outre les vues spectaculaires de la capitale irakienne dessinées autour d’un urbanisme mégalo, on ressent rapidement la haine que les Irakiens (représentés par le personnage touchant du brave Freddie) éprouvent à l’égard de l’ancien régime. Point d’images idylliques d’une nation apaisée et repue comme ce que l’on voit dans le pamphlet Farenheit 9/11 de Michael Moore : l’Irakien vivait sous le joug d’un régime autoritaire et violent. Alors que Matt Damon alias Roy Miller ne ménage pas ses efforts pour faire éclater la vérité sur le montage des ADM, Freddie se moque des raisons qui ont poussé les Américains à entrer en Irak : lui et ses compatriotes ont été libérés d’un pouvoir despotique et oppresseur, et l’avenir du pays ne devrait dépendre que de ses habitants. La fin du film est marquée par la vengeance symbolique de l’Irakien, estropié dans la guerre Irak-Iran, contre le régime de Saddam Hussein et de ses comparses.

Ce film est un bon thriller, bien filmé, bien joué et au rythme haletant. Avec des vues exceptionnelles de Bagdad (je me demande si elles sont véritables ou non…), l’impressionnante scène du bombardement de la ville qui ouvre le film, un alignement de bons acteurs (outre Matt Damon, on remarque la présence de Jason Isaacs et Brendan Gleeson), Green Zone devrait, normalement, faire passer un bon moment à ceux qui le verront.

Green Zone (12 mars 2010), dirigé par Paul Greengrass, avec Matt Damon, Greg Kinnear, Brendan Gleeson, Amy Ryan, Khalid Abdalla, Jason Isaacs, Yigal Naor, durée : 115 min.

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En attendant l’averse…

Un article est en préparation qui traitera de la campagne électorale au Royaume-Uni et ses rebondissements avec la poussée des Liberal Democrats emmenés par Nick Clegg. En attendant le crachin britannique, voici le poll tracker mis à la disposition des internautes par le Daily Telegraph.

Les Brits ont cette heureuse tradition de faire tourner à plein régime les paris sur l’issue des élections, ce qui fournit deux types d’information : les intentions de vote relevées sur des échantillons par les instituts de sondages et les conjectures les plus raisonnables quant au vote qui aura lieu le 6 mai prochain.

Un sondage YouGov du 19 avril fait passer, pour la première fois, les Liberal Democrats en tête des intentions de vote, avec 33% contre 32% pour les Tories (leur score le plus bas évalué par cet institut), même si la moyenne des sondages conserve l’ordre d’arrivée attendu : conservateurs (36%), travaillistes (30%) et LibDems (23%).

Les projections de sièges sont aussi intéressantes puisque l’on constate que l’augmentation de l’aura des Liberal Democrats permise par la performance de Nick Clegg lors du débat télévisé du 15 avril dernier se traduit principalement par une chute des sièges remportés par les Tories, permettant aux travaillistes de Gordon Brown de reprendre l’avantage. Une mécanique que l’équipe de campagne de David Cameron ne manquera pas de faire remarquer avec insistance pour convaincre aux électeurs que le vote pour le changement en faveur de Nick Clegg risque d’aboutir à une potentielle prolongation du mandat du Labour Party