Foggy Elections

Claude Monet (1840-1926), Londres, le Parlement, trouée de soleil dans le brouillard, 1904

Un lieu commun qui court sur le système électoral britannique, c’est qu’il permet, grâce à son scrutin à un tour, de constituer une majorité claire à la Chambre des Communes et d’élire un Premier ministre à même de gouverner. Je ne sais pas si ce sont les Brits qui ont un esprit de contradiction hypertrophié ou si c’est l’Histoire qui prend plaisir à jouer des tours aux doctes professeurs de droit constitutionnel, mais l’issue des élections générales qui auront lieu demain est loin d’être certaine malgré la relative avance des conservateurs. Il est probable que les nouveaux MPs formeront un hung parliament, ce qui n’a pas eu lieu depuis les élections de février 1974 (qui furent corrigées par de nouvelles élections huit mois plus tard). Cela fait longtemps que les Anglais n’avaient pas voté pour des élections nationales. Depuis 2005 avec la reconduction du Labour Party sous la direction de Tony Blair. Nos voisins d’outre-Manche semblent avoir fait de cette General Election l’occasion pour eux de se défouler un bon coup sur leur système politique et sur leurs représentants.

Depuis le scandale des expenses claims lors duquel l’opinion a découvert, ébahie, que les MPs se servaient des deniers publics à leurs fins personnelles (jusqu’à faire construire une maison pour les canards de leur résidence secondaire), les électeurs sont assez remontés contre les politicards de tous bords. Cette affaire n’a pas été perçue de la même façon qu’en France où l’on fronce à peine les sourcils quand un élu local est poursuivi pour détournements de fonds, qu’un député semble avoir trop abusé des valises de billets ou que l’édile d’une cité de province a étrangement distribué les subventions municipales selon un répertoire très… privé. Le coq gaulois est résigné et soupire : « Tous les mêmes » avant d’aller, quand même, voter pour un des grands partis de gouvernement. Les buveurs de thé et amateurs de toasts au concombre (ou, dans un autre registre, les fans de Susan Boyle et de BurgerKing) ne l’entendent pas de cette oreille. Les largesses généralisées que s’octroyaient les MPs ont réellement scandalisé la population et la fureur populaire a fait trembler les élégantes fenêtres du palais de Westminster. Les partis on dû purger leurs rangs des éléments les plus honteux. Certains députés s’en sont pris au Speaker des Commons, Michael Martin, accusé de grave négligence et ont fait sauter un protocole multiséculaire pour lui demander, assez abruptement, de partir (ce qu’il a fait). The Times titrait en première page, lapidaire : « Freedom of Information » montrant les demandes de remboursement mises sur Internet par l’administration parlementaire et dont une grande partie des lignes était purement et simplement noircie pour cacher la nature des achats que l’on faisait payer de façon éhontée au contribuable. Bref, l’Anglais était mécontent et il regarde maintenant son élite politique avec une profonde méfiance voire une détestation affichée.

Il est peu étonnant que, dans ces conditions, la campagne électorale ait été atypique. Deux faits sont à noter : d’abord, la relative faiblesse des Tories que l’on donnait pourtant gagnants depuis des mois face aux graves difficultés du gouvernement de Gordon Brown, dénué de véritable légitimité démocratique, frappé durement par la crise économique, et lui-même instable au gré des ambitions de certains ministres. Bien qu’ils dominent les sondages de façon constante, les conservateurs emmenés par David Cameron ont largement perdu de leur avance et nul ne sait s’ils seront en mesure de remporter la majorité absolue des sièges (soit au moins 326 MPs). Le deuxième fait intéressant est la montée en puissance des libéraux-démocrates (LibDems) et de leur candidat Nick Clegg à l’occasion du premier débat télévisé entre candidats dans l’histoire du Royaume-Uni, diffusé par ITV1 le 15 avril dernier.

* * *

(A) Les faiblesses du parti conservateur rénové. — David Cameron est un enfant de la très haute société anglaise, éduqué à Eton et Oxford et donc destiné à occuper des fonctions importantes. Mis à la tête du parti tory pour le faire revenir au pouvoir d’où il a été chassé par le New Labour en 1997, il a redessiné l’image des conservateurs et de leur programme. Le ton est devenu plus compatissant (mettant en veilleuse les sèches sentences thatchériennes), les politiques proposées mettent l’accent sur l’éducation, la santé, la famille, sans pour autant remettre en cause les canons du libéralisme économique.

Le cœur du nouveau programme conservateur est la notion, étrange, de Big Society. Ce terme recouvre en fait les différents aspects de la « doctrine sociale » de la droite britannique. Il parodie, pour ainsi dire, la phrase de Margaret Thatcher « There is no such thing as society », censée répondre à ceux qui, à gauche, rendaient la société dans son ensemble responsable des crimes et délits perpétrés par certains de ses membres. Pour les Cameroons, il y a bien such thing as society mais celle-ci est différente de l’Etat. Les mécanismes de solidarité aujourd’hui dévolus au Welfare State seraient mieux gérés par leurs bénéficiaires eux-mêmes. D’où les propositions de rapprocher certains niveaux de décision du citoyen, ou encore d’améliorer les subventions aux écoles privées entièrement gérées par les parents. Pour les conservateurs (j’ose croire que ce n’est pas valable qu’au Royaume-Uni), la critique de l’omniprésence de l’Etat supposée panser les plaies sociales d’un pays repose finalement sur trois piliers : (a) une telle présence est coûteuse, (b) elle prend le risque de faire perdre aux citoyens leur responsabilité et, on n’en parle pas assez, (c) elle détruit le « lien social » au lieu de le développer, en créant des citoyens créanciers face au seul et très ventripotent Etat providence. Sans parler, d’un point de vue plus « partisan » de la clientèle que crée chaque nouvelle subvention, aide ou prime. Bref, la Big Society s’oppose au Big Government. Pour autant, la beauté de la formule et de la philosophie qu’elle sous-tend n’a pas trouvé l’écho attendu au sein de l’électorat.

L’essoufflement de l’avance des conservateurs, liée à la montée en puissance des libéraux-démocrates (on en reparlera), a suscité des interrogations sur la stratégie de Cameron et de son entourage. Les élus de terrain et autres responsables au sein des circonscriptions on mis en doute l’intérêt du concept, au demeurant assez fumeux, de Big Society, difficile à évaluer pour des électeurs en proie au doute, méfiants vis-à-vis de leurs représentants et surtout soucieux de choisir un gouvernement qui remettra le pays sur les rails de la croissance. Pour ces « contestataires », il fallait insister sur les mesures de réduction de la dépense publique et les promesses de non-augmentation des impôts, et batailler directement sur ces sujets contre les travaillistes, au lieu de les esquiver. Il faut dire que les coupes budgétaires sont tout sauf un slogan de campagne idéal : propres à crisper certaines catégories de la population et offrant le flanc aux concurrents, de telles promesses sont difficiles à assumer. Et si David Cameron annonce qu’il économisera 6 milliards de livres (soit 1% de la dépense), il a été parcimonieux sur les exemples (la fin de privilèges aberrants ici, le gel des salaires là…) et s’est empressé d’assurer les électeurs qu’il ne touchera pas aux front-line services (les « services de première ligne ») et au National Health Service (l’assurance santé).

L’autre critique, que j’ai lue dans le magazine conservateur The Spectator, est celle qui vise la gestion de la poussée libérale-démocrate. Pour le journaliste, l’équipe de David Cameron a péché en acceptant le principe des débats télévisés sans anticiper les bouleversements qui pourraient en découler. En l’occurrence, les conservateurs n’avaient rien dans leur sac pour s’opposer à Nick Clegg, l’inconnu, politiquement « vierge » et séducteur avec ses slogans contre les « old parties » et les « old politics« . Le déchaînement de la presse conservatrice, mené par le Daily Mail et le Daily Telegraph contre les centristes, à coup de révélations sur le financement plus ou moins honnête du parti, n’a pas fonctionné et est bien apparu dans l’opinion comme une manœuvre désespérée pour sauver la mise aux conservateurs. Pourtant, rien n’est perdu pour David Cameron et le succès médiatique de Nick Clegg ne garantit en rien son maintien comme force incontournable du système politique britannique.

* * *

(B) La « Cleggstacy ». — C’est ainsi que The Economist, jamais avare de formules humoristiques et de calembours, nomme l’embellie qu’a connu le Parti Libéral-Démocrate depuis le premier débat télévisé. Nick Clegg a charmé l’électorat britannique dès son entrée sur la scène médiatique, en adoptant un discours clairement antisystème, d’autant plus efficace qu’il n’est pas, contrairement à un parti d’extrême-droite comme le Front National français ou le British National Party, une personnalité infréquentable et honteuse. Il a vite fait de pointer le consensus de l’establishment politique : Tony Blair, Premier ministre qui a fait entrer le royaume dans la guerre contre l’Irak aux côté des États-Unis, a été suivi par la hiérarchie conservatrice alors même que les LibDems s’y opposaient. Toujours en matière de sécurité internationale, Nick Clegg prône l’abandon du dispositif de dissuasion nucléaire Trident, jugé trop onéreux et inadapté aux nouvelles menaces, tandis que Labour et Tories s’opposent fermement à sa suppression. Cette question a été largement débattue dans la presse et, alors que certains spécialistes de la défense nationale appuyaient l’idée que Trident était devenu obsolète, d’anciens chefs des services de sécurité émettaient des réserves significatives sur la stratégie internationale des libéraux démocrates.

L’innovation apparente du parti centriste se limite à ces questions symboliques et, évidemment, au système électoral qui favorise l’opposition gauche-droite. Au-delà, les propositions économique ont la vie dure face aux critiques tenaces (et paniquées) lancées par les partis adverses. Sur un autre sujet, l’immigration, Nick Clegg veut régulariser tous les immigrés clandestins et adapter le système des permis de séjour pour que les immigrants soient orientés vers les bassins d’emploi. Il a raison de considérer que l’immigration revêt un intérêt indéniable, celui de répondre à des besoins de main-d’œuvre. Mais il ignore complètement le problème culturel et identitaire posé par ce phénomène, et si ni les Tories ni le Labour n’en on véritablement fait mention, les deux « old parties » s’accordent à dire qu’il faut que l’immigration diminue : Cameron veut la plafonner et Brown espère la réduire par des contrôles toujours plus rigoureux avant la délivrance des visas.

Accusé pèle-mêle de populisme économique (ses vertes critiques des greedy bankers ne sont pas passées inaperçues), d’anti-américanisme et d’euro-béatitude, Nick Clegg semble être davantage l’avatar convenable d’un nouveau vote protestataire qu’une alternative crédible aux partis traditionnels.

Pourtant, malgré un tassement récent, lié sans doute à une meilleure performance de David Cameron dans les deux débats qui ont suivi le premier (respectivement sur SkyNews et la BBC), Nick Clegg reste celui à cause duquel un parlement sans majorité est devenu une hypothèse plus que probable. Selon les instituts de sondages, la poussée des libéraux-démocrates permettait presque aux travaillistes de remporter la majorité des sièges… En effet, les LibDems mordent visiblement beaucoup sur l’électorat conservateur et, sans se hisser suffisamment haut, redonnent involontairement l’avantage aux travaillistes dans les marginals (circonscriptions où la course est serrée).

* * *

Les dernières forces ont été jetées dans la bataille électorale : les journaux ont fait le choix de leur candidat, et leur positionnement a pu surprendre, notamment quand le Guardian, réputé à gauche, a apporté son soutien aux libéraux-démocrates, aux côtés de The Observer et de The Independent. Le Times, le Financial Times et The Economist soutiennent quant à eux David Cameron. Les dernières vidéos YouTube sont postées par les partis, les dernières attaques personnelles fusent, les dernières annonces, peaufinées à la hâte par des conseillers techniques, font les gros titres, dans l’espoir de convaincre les derniers électeurs indécis.

Il est impossible de prévoir l’issue de l’élection de demain. Les sondages sont trop serrés et les marges d’erreur trop importantes. On peut raisonnablement tabler sur un affaiblissement du vote LibDem, car il est plus facile d’être protestataire au téléphone que dans les urnes. En outre, les enquêtes montrent que les intentions de vote en faveur des conservateurs sont les plus solides, tandis qu’une plus grande partie de ceux qui pensent voter pour Nick Clegg ou Gordon Brown disent qu’ils pourraient encore changer d’avis.

Peut-être que le vendredi 7 mai, les Anglais se réveilleront avec un nouveau gouvernement à même de prendre des décisions difficile. Peut-être ce gouvernement sera-t-il conservateur. Je l’espère.

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