Good Bye Discipline ?

L’Europe connaît de graves difficultés qui, pour une fois, ne sont pas vraiment nées des rivalités et des revendications de tel ou tel gouvernement. Point de référendum perturbant le transfert de nouvelles compétences à Bruxelles, point d’âpres discussions sur la politique agricole commune, sur le chèque britannique ou autres… L’Union européenne (plus précisément la zone euro) fait face à une crise financière qui, contrairement à celle qui est née avec l’effondrement de l’immobilier américain en 2007, lui est propre. C’est la dette, trop lourde, de ses États membres qui pose désormais problème.

Comme à l’accoutumée, les responsables politiques n’ont pas tous fait preuve d’un grand courage intellectuel et se sont bien gardés d’admettre explicitement que la difficulté de financement de la dette grecque était principalement le résultat d’une mauvaise gestion budgétaire et d’une dépense trop longtemps excessive. Une telle explication aurait sans doute attiré l’attention sur d’autres budgets nationaux, assez peu reluisants, et leurs responsables respectifs auraient été l’objet de critiques d’assez mauvais goût. On a préféré faire croire que les « marchés » (ce terme consiste à personnifier l’agrégation de décisions individuelles prises, en l’occurrence, dans l’espoir de limiter ses pertes) s’en sont rageusement pris à une faible démocratie pour mettre son gouvernement à genoux et, avec lui, les « petits ». En dénonçant l’immoralité des marchés, ou leur mauvais caractère, les dirigeants européens nous on rejoué la lutte des classes version soft, trop heureux, depuis leur C6 ou leur Jaguar aux vitres teintées, de se présenter comme étant exactement dans le même bateau que ceux qui ont perdu leur travail et ont vu leur niveau de vie se dégrader durement.

Rendons quand-même grâce à qui de droit : les gouvernements européens, y compris dans les États les plus stables, commencent à sentir le vent tourner et l’ombre de la banqueroute s’approcher d’eux. Le nouveau gouvernement britannique va couper à hauteur de 6 milliards de livres sterling dans la dépense publique pour cette année, le gouvernement français se résout à une politique de rigueur que lui seul n’arrive pas à nommer ainsi, les Allemands vont essayer de rester fidèle à je ne sais quelle mythique austérité prussienne. Pareil chez le très sulfureux Berlusconi où l’on serrera aussi la ceinture.

Mais la réponse officielle, bruyamment annoncée par nos dirigeants, va à l’encontre de cette raisonnable modération dont ils font discrètement preuve. Non. Pour résoudre l’endettement des États, quoi de mieux qu’emprunter collectivement pour rattraper facilement le prochain gouvernement qui déposera le bilan ? Entre un fond, relativement modeste, contrôlé par la Commission, et une structure beaucoup plus massive maintenue sous le contrôle des parlements nationaux, la solidarité européenne a créé un monstre financé par l’emprunt qui pourrait fort bien se retourner contre ses géniteurs.

Dès l’annonce, les journaux économiques, mais aussi Le Monde (rassurez-vous, il ne s’agissait que de l’interview d’un gradé chez Barclays Bank, pas d’un de leurs journalistes…), mettaient en garde contre les effets pervers de ce plan. Trop de sécurité en cas de pépin nuit à une réelle responsabilité (et donc prudence) des personnes, des entreprises et, aussi, des États. Tout le monde le sait. L’automobiliste, à qui l’on fait savoir avec insistance que dès le premier accrochage il se prendra un malus, comprend déjà le principe qui sous-tend cette apparente punition : s’il n’a pas peur, lui aussi, de banquer en cas d’accident, il ne fera pas attention (et en l’occurrence, la pression est d’autant plus bénéfique que les accidents automobiles ne finissent pas toujours dans la joie). Le malus infligé n’est pas qu’un moyen pour l’assureur d’augmenter son revenu, c’est aussi un bon moyen de lutter contre l’aléa moral (moral hazard pour les anglo-saxons).

L’aléa moral est au cœur de la réflexion sur la crise financière économique (notamment au sein de l’école autrichienne). La garantie implicite du Trésor américain aux fonds Fannie Mae et Freddie Mac a rendu ces deux institutions franchement irresponsables dans la mesure où elles savaient que, quoi qu’elles fassent (y compris, donc, prendre des positions ultra-rentables à court terme mais ultra-risquées quand-même) elle seraient repêchées si les choses tournaient mal. Dans le même domaine, la Fed, avec ses taux très bas a, non seulement alimenté la bulle spéculative sur le prix d’un certain nombre d’actifs (à commencer par les dettes immobilières), mais elle a aussi rendu les banques plus négligentes parce qu’elles ont pensé, du moins pendant un temps, pouvoir se refinancer très facilement auprès du banquier central si leurs avoirs se cassaient la figure. À l’inverse, lorsque l’Administration Bush a décidé de laisser tomber Lehman Brothers, la panique a envahi les acteurs de marchés jusque là à peu près convaincus que l’Etat fédéral volerait au secours d’une banque devenue too big to fail (ce qu’il a finalement fait par la suite, se rendant compte que les banquiers vivaient très mal leur entrée fracassante dans le monde réel…).

C’est exactement le débat qui agitait encore récemment le Congrès américain. Les Républicains, mais aussi la Maison Blanche et une partie des démocrates, s’opposent à la création d’un fonds de secours financé par de nouvelles taxes sur les banques. Le principe de cette idée est politiquement compréhensible, d’autant plus qu’il est facile à faire comprendre à l’électeur revenchard : on taxe les banques maintenant, comme ça le contribuable n’aura plus à supporter, via les comptes nationaux, leur sauvetage à la prochaine incartade. La critique vient de ce que ce filet de sécurité ne fera qu’aggraver le comportement irresponsable des banquiers (dont on me souffle, dans mon entourage, qu’ils n’ont tiré aucune, mais alors vraiment aucune leçon de la crise financière). La même controverse a lieu en Europe, avec un Michel Barnier, plus étatiste (ou communautéiste ?) que jamais, qui propose le même système au niveau européen, se heurtant à l’opposition de George Osborne, le chancelier de l’Echiquier britannique (Tory), qui veut bien taxer les banques pour amuser la galerie (et réduire le déficit de son pays, qui est abyssal) mais craint les conséquences d’un tel fond en terme d’aléa moral (sans compter la très frileuse souveraineté anglaise qui supporterait mal de taxer ses propres banques pour payer la note de leurs soeurs continentales).

Le très ventripotent filet de sécurité créé par les gouvernements européens n’a ni résolu le problème des déficits budgétaires ni fait disparaître le risque d’un nouvel affolement des marchés face à des difficultés financières telles que la Grèce en connaît actuellement. Il a juste créé une nouvelle possibilité de refinancement dont la capacité est limitée. Le gros problème, c’est qu’une telle sécurité risque de laisser croire aux autorités budgétaires qu’elles pourront rapidement desserrer la ceinture, puisque le problème s’est éloigné. Si l’on considère que, sans cette sécurité, les États faisaient preuve d’une relative rigueur dans leurs finances, leur potentiel laxisme futur risque de les emmener bien loin. Seule la vision d’une Grèce ébranlée par les coupes sombres qu’elle doit opérer, et sujette à de graves violences sert de garde-fou, qui, pour l’instant du moins, peuvent convaincre les gouvernements de réduire les dépenses.

Pour éviter de telles dérives, la Commission européenne a fait preuve d’une certaine audace en proposant le contrôle des budgets nationaux (et plus seulement les normes, désormais caduques, du Pacte de stabilité et de croissance). En réalité, cette proposition risque de changer peu de choses en pratique : elle n’est pas vraiment radicale (se contentant de recommandations et de rétention des fonds structurels envers les gouvernements prodigues) et risque d’avoir à peu près autant de force que les critères de Maastricht… Mais elle montre avec intérêt le problème central de l’union monétaire européenne et la schizophrénie qui habite un système monétaire commun dont les autorités budgétaires sont restées éclatées.

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