Tragedia dell’arte

Claude Gillot, Essais pour des costumes de la commedia dell'arte, début du XVIIIème siècle.

Il n’est nul besoin de refaire ici le déroulé des événements qui ont opposé la marine israélienne et des militants palestiniens à bord de la Freedom Flottilla dans les eaux orientales de la mer Méditerranée. On trouve, ailleurs, des informations complètes et qui remettent les choses en perspective. Je me contenterai de dire que j’ai pris assez rapidement le parti favorable à Israël et que les éléments révélés au fil des heures ainsi que les analyses d’experts livrées dans la presse m’ont plutôt bien conforté dans cette opinion : la violence de l’action, due visiblement à une mauvaise préparation des opérations, n’ôte rien au droit de l’État d’Israël à protéger sa souveraineté et faire respecter le blocus qu’il impose, avec l’Égypte, à la bande de Gaza.

Mon objectif ici est de découvrir, à la faveur de ces faits tragiques, de leur contexte et des réactions qu’ils ont suscitées, les schémas tout faits de la pensée conforme. Selon moi la lecture « mainstream » de ces événements tient à un schéma de pensée qui oppose le fort au faible et attribue à ces acteurs des traits de caractères, comme deux personnages de la commedia dell’arte, en moins drôle. Ces caractéristiques sont supposées inhérentes à la nature (fort/faible) de l’intéressé.

Pour illustrer ce schéma de pensée, j’ai inventé deux stéréotypes. Le fort, c’est Tsahalone, le puissant disposant de sa propre garde, de coffres bien remplis et d’un réseau d’alliances solides et efficaces dans la comédie du monde, et n’ayant qu’une seule obsession : faire perdurer son influence et son pouvoir. Le faible, c’est Frigazaiolo, le damné de la terre, innocent et spolié par Tsahalone et sa clique, sorte de prolétariat dramatique à qui l’on refuse la satisfaction de ses besoins les plus élémentaires. (1) Passons aux lois qui gouvernent la scène de cette tragedia dell’arte.

* * *

Théorème 1 : Israël est le principal responsable de la situation au Proche-Orient et du malheur de nombre de Palestiniens.

a) Le blocus. La cause profonde des drames que nous connaissons entre la Mer morte et la Méditerranée est la politique de puissance mise en œuvre par les gouvernement israéliens successifs. Et le blocus « illégal » (2) de Gaza en est le dernier avatar. D’aucuns le comparent même à des camps bien connus qui furent jadis, en Europe centrale, des machines d’extermination massive. Ceux qui font remarquer que le blocus est davantage une réponse au danger que représente le Hamas à Gaza, et non pas une simple mesure d’oppression mise en place pour les beaux yeux de je ne sais quel loubavitch complètement timbré, sont, au mieux, aveuglés par la propagande israélienne. La solution ? Lever le blocus. Et après ? Le réarmement du Hamas ne pose visiblement pas de problème. Ni la menace croissante qui pèserait alors sur les populations civiles israéliennes. La priorité, dans l’univers de la tragedia dell’arte, c’est la situation humanitaire… qu’on nous décrit comme désastreuse à Gaza, notamment à cause dudit blocus. Je passe sur les montagnes d’aide accordées par les Occidentaux aux Gazaouis, sur les photos des marchés bien garnis qu’on trouve là-bas, sur l’oppression exercée directement et dans le silence de la « communauté internationale » par les militants islamistes sur la population locale… A quoi bon ? C’est dit, c’est décrété, la situation humanitaire est désastreuse. Point. OK…

b) Les inégalités dégoûtantes. D’ailleurs, la situation est d’autant plus scandaleuse que l’économie israélienne affiche une insolente prospérité. Le pays vient d’entrer dans l’OCDE parce qu’il s’est conformé à certaines règles du capitalisme libéral. Nul doute, dès lors, que cet État est définitivement dans le camp des puissants et ne pourra jamais se retrouver du côté des damnés de la Terre. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les Israéliens bénéficiaient d’un revenu moyen (en parité de pouvoir d’achat et en dollars courants) de 27 450 $ en 2008, et d’un PIB en augmentation de 4% la même année. Les données équivalentes pour Gaza et la Cisjordanie ne sont pas disponibles sur le site de la Banque mondiale. On sait en revanche que les Palestiniens disposaient d’un PIB de 4,02 milliards de dollars en 2005, contre 134,25 milliards pour Israël. (3) Le vrai visage d’Israël se découvre enfin : tout est question de richesses. Non contents de vivre dans l’opulence occidentale, les Israéliens interdisent aux Gazaouis (notamment) de connaître un niveau de vie décent et feront tout pour les en empêcher. Il n’y a pas de problème chez les Gazaouis eux-mêmes, compris ? Pas de corruption, pas d’incertitude liée aux coups de sang du Hamas, pas de règlements de comptes crapuleux… Il y a juste Israël.

* * *

Théorème 2 : Il découle de cette situation que les intentions de Frigazaiolo sont nécessairement pures, et celles de Tsahalone profondément perverses.

a) La démarche de Frigazaiolo va de soi. Celui qui se proclame bon et juste, soucieux de la condition de ses amis et cousins, est-il devenu un des derniers cas pour lequel le crime de lèse-majesté est encore en vigueur ? Les militants de la flottille, « humanitaires et pacifistes », jouissent du statut sanctuarisé que leur confèrent d’aussi louables intentions. La démarche de Frigazaiolo va de soi (les habitants de la bande de Gaza sont soumis à un blocus qui leur fait souffrir le martyre, on l’a vu) et il ne saurait y avoir, en territoire civilisé, de personne sensée pour contester le bien-fondé absolu d’une telle action.

b) Les intentions de Frigazaiolo le rendent inviolable. La fonction de l’humanitaire a remplacé celle qui revenait au tribuns de la plèbe sous l’antique République romaine. Depuis la sécession de la plèbe en 494 av. J.-C., les tribuns, inviolables et dépositaires d’une mission sacrée, protégeaient les indigents contre les égarements du patriciat et l’influence considérable des gentium romaines. Dotés d’un droit de veto absolu sur les lois du Sénat, ils comptaient parmi les personnages les plus influents du régime, si bien que les frères Gracques, d’origine patricienne, remplirent cette fonction et que les dictateurs militaires tels Jules César y placèrent des hommes de confiance. Aujourd’hui, cette sainte mission est remplie par les humanitaires et porter la main sur eux est un crime perfide. Même s’il n’est qu’un bienfaiteur autoproclamé, le fait que l’innocent Frigazaiolo ait émis une intention de nature charitable et ait empilé des colis dans les cales d’un cargo suffit à lui accorder l’inviolabilité. Et cela malgré les annonces exagérées du collectif Free Gaza sur la quantité d’aide prévue ou sa nature (des médicaments périmés ? Chouette !). Sans compter que les intentions d’une partie des acolytes de Frigazaiolo n’étaient clairement pas d’aller distribuer de l’aide humanitaire, mais chut !

c) Les réticences d’Israël sont des péchés mortels. Ceci étant établi, les manigances de Tsahalone, qui vont du sabotage des navires aux assauts meurtriers pour empêcher les bateaux de Frigazaiolo d’accoster sur le rivage gazaoui, sont impies et inhumaines car elles portent atteinte à l’intégrité sacrée des défenseurs de la cause humaine. « Rien ne saurait justifier » (4) ce sacrilège, pas même la raison d’État, le souci de mettre en œuvre une politique de sécurité nationale voulue par l’électorat ou je ne sais quelle autre pacotille. Si l’on s’interroge sur les causes du comportement barbare de Tsahalone, la tragedia dell’arte nous invite donc à les chercher dans son sadique intérêt à faire le mal autour de lui, à fouler au pied la dignité des Palestiniens. Point.

* * *

Théorème 3 : Le recours à la force est naturellement justifié pour Frigazaiolo mais il est immonde quand c’est Tsahalone qui l’exerce.

a) Les damnés de la Terre ont un droit de violence. Dans l’esprit de la tragedia dell’arte, Frigazaiolo étant dans le camp des opprimés, il a rarement d’autres voies d’expression et d’action efficaces que la violence. Le fait qu’il soit, au moins dans les démocraties, y compris Israël, autorisé à faire part de ses vues, à les défendre, à les manifester (dans tous les sens du terme) n’a pas d’importance et est considéré comme une poignée d’amuse-gueule destinée à calmer la populace menaçant l’ordre établi (5). C’est donc, dans cette logique, la restriction du champ des possibles des pauvres militants pro-Palestiniens à cause de Tsahalone et de ses alliés qui ne laisse qu’une voie de sortie violente. Cette violence est d’autant plus justifiée que la cause de Frigazaiolo est, on l’a déjà dit, légitime et marquée du sceau de l’humanisme.

b) La réaction israélienne est disproportionnée. Cela commence par le fait que le rapport de forces entre les commandos de marine israéliens et ceux qui les ont violemment réceptionnés à bord du Mavi Marmara étaient clairement inégaux : des frondes et des barres de fer ne font pas le poids contre l’équipement standard d’une armée régulière. Il devient inutile, une fois ce schéma établi, de faire remarquer que les soldats de Tsahal ne venaient certainement pas pour en découdre et que le fait qu’ils aient fait feu sur certains militants était dû à une situation de légitime défense. Les tenants de ce schéma ont tôt fait de demander, vivement, si les militaires s’attendaient à être reçus avec des fleurs dans la mesure où ils commettaient un sacrilège en arraisonnant des humanitaires. Ceci est d’autant plus grave qu’à l’inverse de Frigazaiolo, Tshalone, grâce entre autres à ses alliés, dispose de bien plus d’options (6). En venir à la violence, c’est donc faire la preuve de son abomination et du mépris du Faible.

* * *

En fait, si j’étais sûr de moi, je dirais que ces trois théorèmes de la tragedia dell’arte sont comparables à une lecture marxiste de la situation (7). Malheureusement, cette lecture qui simplifie tout à outrance, qui donne le pas au jugement (la condamnation) sur l’analyse, met de la morale dans des questions stratégiques mais a tôt fait de l’oublier quand cela l’arrange, est effroyablement destructrice. Elle contribue à dégrader l’image d’Israël dans des sociétés occidentales rongées elles-mêmes par une honte de soi et un manque d’assurance atteignant des niveaux pathologiques. Elle éloigne nos démocraties de la réalité d’une confrontation intellectuelle et politique brutale entre l’islamisme et notre modèle d’organisation politique et sociale. Certains nous mettent d’ores et déjà en garde : Israël est le canari dans la mine et blâmer le thermomètre parce que la température augmente n’est pas toujours la bonne solution quand il faut brancher la clim’.

 

(1) Le lecteur reconnaîtra les calembours qui ont présidé à la confection de ces deux noms. Frigazaiolo est, dans le monde réel, plus difficile à cerner que Tsahalone. Il désigne non pas les Palestiniens eux-mêmes (qui ont été physiquement absents du drame du Mavi Marmara et que je nommerai ici « les cousins de Frigazaiolo ») mais leurs soutiens licites et illicites dans les sociétés occidentales. Luc Rosenzweig, ancien journaliste au Monde qui sévit maintenant sur Causeur.fr, appelle cette nébuleuse la « pro-Palestine », dont il ne manque pas de critiquer l’aveuglement et l’idéologie.

(2) Le droit international est un belle idée qui prend racine, entre autres, dans les réflexions qu’Emmanuel Kant a livrées dans son ouvrage Vers la paix perpétuelle publié en 1795. Le philosophe allemand y préconisait la sortie des nations de leur « état de nature » pour se diriger vers un état civilisé gouverné par le droit. L’état de nature désigne un stade théorique primitif de l’évolution humaine, valable à la fois pour les individus et les États, où « Homo homini lupus » (« L’Homme est un loup pour l’Homme », Plaute repris notamment par Thomas Hobbes). Si je ne suis pas en mesure, aujourd’hui, d’émettre une critique raisonnée de ces réflexions dans leur application aux relations entre États, je me permets juste de faire deux remarques : d’abord, il faut s’interroger sur les sources de la légalité dans le droit international contemporain (les textes issus d’un compromis entre États, qui plus est sans réel contrôle démocratique et sans allégeance commune à un texte fondamental , peuvent-ils vraiment être considérés comme du « droit » au sens où nous l’entendons ?), ensuite cette interrogation est aussi valable quant à la fin de telles normes (le maintien de la paix et l’interdiction du recours à la force sont-ils nécessairement, au sens logique, des mesures de justice ou même simplement favorables l’intérêt général et au bien commun ?).

(3) Les données sont disponibles ici. Il faut choisir les onglets « Israel » ou « West Bank and Gaza. »

(4) Cette expression a, je crois, été utilisée par le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner. (Tiens, un ex-humanitaire… mais passons.)

(5) De la même façon que certains socialistes (au sens historique du terme) se sont opposés à des politiques sociales qui, selon eux, constituait un anesthésiant prodigué par l’Etat allié au capital pour réduire à néant les espoirs de révolution en atténuant les blessures du prolétariat.

(6) On notera qu’il y a eu de larges réflexions sur la stratégie de l’armée israélienne lors de l’arraisonnement du Mavi Marmara et qu’on ne peut honnêtement exclure que des erreurs ont été commises, même si les opérations se sont bien passées sur le reste de la Freedom Flottilla ainsi que, dernièrement, sur le Rachel Corrie.

(7) N’ayant pas lu Marx, ni les auteurs marxistes, cette expression est à prendre avec des pincettes, évidemment. Peut-être ne s’agit-il que de la vulgate marxiste, celle qu’on appréhende en lisant un extrait du Manifeste du Parti communiste.

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