La manifestation était haram

Le cassoulet. Déguster un tel plat et y prendre plaisir vous classe parmi les beaufs de droite racistes et attardés.

Sous la monarchie de Juillet, les opposants au pouvoir avaient trouvé une parade pour ne pas voir leurs réunions publiques interdites par les autorités : ils organisaient des banquets, réunions tout ce qu’il y a de plus privé (en théorie), qui devenaient le lieu de leurs revendications réformistes (notamment en faveur de l’élargissement du corps électoral) et de leur critique contre les conservateurs. Lorsque le gouvernement se mit en tête de les interdire, en février 1848, les troubles qui suivirent coûtèrent son trône au roi Louis-Philippe et aboutirent à la proclamation de la IIème République. Dans la France républicaine du XXIème siècle, ces fantômes ne sont plus qu’un mauvais souvenir, et la préfecture de police peut interdire des réunions politiques, y compris des apéros, sans que le régime ne tremble un instant.

L’apéro saucisson vin rouge (SVR) organisé dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris a été interdit par la police au motif qu’il pourrait occasionner des troubles à l’ordre public. Cette interdiction découle principalement d’une plainte de l’association SOS Racisme, qui voit dans la manifestation un « rassemblement d’appel à la haine ». Rien que ça. Les médias se sont jetés sur l’événement et on doctement indiqué que la participation du Bloc Identitaire et autres groupes nationalistes rendaient la manifestation infréquentable. Libération parle d’apéro « anti-Islam », Le Point associe assez sournoisement les juifs aux musulmans comme cibles du mot « saucisson » (1). Aucun n’a cru bon d’accorder un vague crédit à cette idée, ou même une intention légitime.

L’apéro SVR est, c’est évident, une provocation. Le choix de la rue Myrha (où ont lieu des prières musulmanes, sur la voie publique, tous les vendredis) et de la Goutte d’Or, quartier abritant une forte population musulmane, n’est pas anodin. Il s’agit de cultiver des « traditions » (le mot est peut-être un peu fort mais l’idée est là) très françaises dans un quartier qui a, visiblement, beaucoup perdu de son caractère français et où les traditions musulmanes prennent le dessus.

Ce n’est en aucun cas un rassemblement raciste, d’abord parce que le racisme, c’est le fait de défendre une théorie qui hiérarchise les humains selon leur race, ensuite parce que des musulmans pourraient très bien s’associer à la manifestation sans toucher au vin, ni au saucisson de porc, s’ils considèrent qu’il est légitime de réaffirmer un peu la culture et le mode de vie français. Idem pour les juifs.

La manifestation véhicule un message politique, contestable, comme toutes les opinions, mais dont la libre expression est la condition fondamentale d’un débat public sain (2). Les organisateurs agissent en réaction à une situation qui ne leur sied guère : l’islamisation d’un quartier du fait de la part croissante de la population musulmane, le caractère méconnaissable des lieux dans lesquels ils ont grandi, la violation honteuse, avec la complicité des autorités, de la laïcité, qui livre la voie publique aux prières du vendredi. Pour ceux qui comptaient y participer mais n’habitent pas à la Goutte d’Or, c’est l’affirmation symbolique de la culture française et de la dignité nationale, sans cesse remise en cause par les hérauts de la repentance et de l’excuse, qui est en jeu. Ce message heurte, c’est normal. Mais il naît dans une situation réelle dont on est en droit de dire qu’elle pose certains problèmes.

Les tentatives d’interdiction de l’apéro sont donc fondées sur un mépris affiché (et pourtant jamais dénoncé) de la liberté d’expression et de réunion. Manquant d’arguments, la campagne médiatique se rabat sur les liens de cet apéro géant pour le discréditer une fois pour toutes. Associé à l’extrême-droite, il est fondamentalement infréquentable.

On retrouve là la pensée unique comme on l’aime et comme on la connaît si bien, avec son argument fallacieux et pourtant jamais usé de la reductio ad hitlerum ou, au moins, ad lepenum. L’argument est un exemple typique de syllogisme : l’extrême-droite est nauséabonde ; or l’apéro SVR est lié à l’extrême-droite ; donc l’apéro SVR est nauséabond. (Et, par extension, tout personne le défendant ou s’y associant n’est qu’un sale facho.) Il n’est pas faux de trouver que l’extrême-droite défend des « solutions » intolérables et il est tout aussi légitime de tressaillir lorsqu’elle semble étendre son influence. Pour autant, cette méthode écarte de son analyse le fait lui-même pour ne se pencher que sur ses liens ou arrière-pensées supposées, ce qui est on ne peut plus malhonnête. Dans son article sur Causeur.fr, Elisabeth Lévy dénonce elle-même cette « autrucherie » (3) :

Il ne s’agit pas d’être candide. Les saucissonneurs associés ont certainement des arrière-pensées politiques, et pas des plus ragoûtantes. Mais ce n’est pas en recouvrant le réel d’un voile de bons sentiments qu’on le fera disparaître. Que ces prières publiques soient dénoncées par des gens peu sympathiques voire infréquentables, ne change rien au fait qu’elles sont inacceptables.

Comme le dit Leo Strauss, « Qu’Hitler ait partagé une opinion ne suffit pas à la réfuter. » (4) Le fait de converger avec autrui sur l’importance d’une thématique (voire sur tout ou partie des réponses à y apporter) ne signifie pas qu’on s’accorde intégralement et logiquement avec l’ensemble de ses réflexions. Dans le cas présent, voir un problème dans l’immigration massive, dans la faiblesse d’intégration de la population musulmane et dans le recul du sentiment national ne suppose pas nécessairement l’adhésion à l’immigration zéro, aux discriminations (institutionnalisées ou non) et à la haine raciale ou religieuse. Mais pour les tenants de la reductio ad hitlerum, c’est-à-dire, en pratique, les médias et les faiseurs d’opinion, seules comptent les relations supposées avec la Bête immonde, et tant pis si d’autres, modérés, voient de bonnes raisons d’organiser cet apéro.

Il serait stupide, voire suicidaire sur le plan de l’argumentation, de nier la présence, au moins parmi les soutiens de la manifestation, d’organisations réputées proches de l’extrême-droite. Ainsi le Bloc Identitaire soutenait-il l’apéro, comme les sites François-de-Souche et Bivouac-id, les Jeunes pour la France (villiéristes) etc. Pourtant, ces associations ne sont pas les seules. Il y a le très sulfureux site Riposte Laïque, groupe férocement républicain, bouffeur de curé autant que d’imam et défendant, comme son nom l’indique, la laïcité à la française. Marqué selon moi à gauche (il défend, dans sa présentation, la « République sociale »), il est classé « proche de l’extrême-droite » par Planète Campus… Ayant lu plusieurs articles, j’ai l’impression qu’ils visent assez juste et ne tombent justement pas dans les travers de l’extrême-droite, même quand je ne suis pas d’accord avec eux. On compte aussi parmi les soutiens de l’apéro SVR des gaullistes, leurs « ennemis jurés » de la Droite Libre (le mouvement libéral-conservateur de l’UMP), en passant par la Ligue du Droit des Femmes (fondée par… Simone de Beauvoir).

Dans les opposants, on trouve sans surprise des organisations d’extrême-gauche comme le PCF,  le PG et le NPA et communautaires comme Oumma.com et le CRAN. On y trouve aussi, et c’est là que ça devient intéressant, deux organisations d’extrême-droite qui s’opposent à la présence dans cette manifestation d’organisations jugées trop à gauche. Ainsi la Nouvelle Droite Populaire (NDP) écrit :

Où les choses se gâtent, c’est lorsque l’on apprend que cette initiative est récupérée par toutes sortes d’organisations post socialistes qui découvrent aujourd’hui, après avoir craché pendant plus de vingt ans sur le mouvement nationaliste, que l’immigration est un problème pour notre pays. (…)  Il ne faut pas être naïfs. Au moment où le mouvement nationaliste et identitaire relève la tête, au moment où des Français de plus en plus nombreux (…) manifestent leur refus de voir leur pays succomber à l’islamisation, il est logique que les forces du Système tentent de récupérer cette légitime et salvatrice réaction de notre peuple. (…) Pour notre part, nous pensons que la légitimité de la lutte contre l’immigration et l’islamisation appartient au mouvement nationaliste et à lui seul. (5)

Dur, dur d’être patriote aux yeux des nationalistes pur jus. Mais cette réaction est intéressante, notamment sa dernière phrase. Il semble clair, pour la NDP, que les origines de ce mouvement ne sont pas nationalistes mais par trop « IIIème République », pas assez engagée en faveur de l’immigration zéro, de la préférence nationale ou que sais-je encore. Les nationalistes ne supportent pas que des thèmes, jusque là bien rangés dans leur arsenal privé, soient saisis et « traités » par des modérés. En vérité, outre leur commune opposition à l’apéro SVR, cette frange de l’extrême-droite et les organisations de gauche partagent la même lecture des positions politiques : être inquiet face au manque d’intégration de la population musulmane équivaut (au sens logique) à être nationaliste, xénophobe, raciste. La lecture est binaire et une forme de « centrisme » qui reprenne à son compte les craintes et les observations face à l’islamisation mais rejette les propositions radicales de l’extrême-droite n’est pas possible. D’où l’amalgame effectué par la gauche et les médias d’une part, et par l’extrême-droite nationaliste comme la NDP d’autre part.

Cette situation pose dès lors un dilemme pour les modérés, ces « centristes » occasionnels, qui doivent faire un choix entre la respectabilité et l’abandon d’une certaine lucidité (comme dit Alain Finkielkraut, cela revient à concéder le « monopole du réel » à l’extrême-droite), ou assumer pleinement ses observations et accepter d’être frappé d’infamie par ses interlocuteurs. L’interdiction de la mobilisation correspond, si l’on prend la société comme un tout, au choix de la première option : elle constitue une victoire pour les antiracistes intolérants (qui voient leur influence renforcée)  et pour les extrémistes racistes qui peuvent se poser en victime (à juste titre, dans le cas présent) d’une censure généralisée. Les grands perdants sont les modérés à qui on a interdit de contester le terrain du réel aux extrémistes.

Cette histoire fait, justement, le lit de l’extrême-droite. Ces gesticulations, ces cris d’orfraie et, pour finir, le recours à des mesures autoritaires sont fondées sur beaucoup de mauvaise foi et constituent une négation complète des droits d’expression et de réunion. J’ose croire que les électeurs ne seront pas dupes. Cela se sent déjà, au gré des commentaires que j’ai lus en réaction aux articles d’actualité (y compris sur le blog de Delanoë), mais j’attends un vrai sondage. J’espère aussi que l’électorat ne jugera pas nécessaire de propulser le Front national au second tour de l’élection présidentielle afin de sommer, pour la seconde fois, les élites politiques de prendre conscience de l’état de l’opinion.

(1) Sans doute pour instiller l’idée qu’il y a une filiation directe entre les mouvements s’inquiétant de l’islamisation et l’antisémitisme virulent qui a habité l’Europe au début du XXème siècle.

(2) Il faut dire que la notion de débat public sain est très galvaudée dans notre pays. À partir du moment où un partenaire sort des clous du politiquement correct, ses pensées « nauséabondes » créent une ambiance « malsaine », ce qui justifie toutes les censures et toutes les désinformations.

(3) Traduction pour les amateurs de correction langagière : faire/commettre une « autrucherie », c’est faire l’autruche, se cacher la tête dans le sable en espérant que les ennuis passeront. En plus, ce mot sonne un peu comme « tartufferie »…

(4) Leo Strauss, Droit naturel et histoire, University of Chicago Press, 1953 (version française coll. Champs Essais, Flammarion, 1986, p. 51).

(5) C’est moi qui souligne.

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