Ce que n’est pas l’apéro interdit

Dans le milieu assez conformiste au sein duquel j’évolue, où, malgré quelques sorties qui passent, à raison, pour de l’audace, on se range rapidement derrière la ligne officielle dès que France 2 et Le Monde battent le rappel, et l’on aime à critiquer le capitalisme débridé, notamment, il y a des catholiques qui condamnent l’apéro prévu à la Goutte d’Or pour demain soir et finalement interdit par la préfecture de police. Ils reconnaissent le scandale de l’occupation de la rue Myrha mais ne sont pas bien au courant que l’avancée de l’islam politique, bien que très limité aujourd’hui, est plus forte que ce qu’ils croient. Ils s’inquiètent d’une part de la participation de l’extrême-droite, d’autre part de la participation de militants de la République laïque.

Le Diable veut-il participer à l’apéro ? (Photo Flickr, par designwallah-flâneur)

Le premier argument pour ne pas participer à l’apéro, très répandu, c’est qu’il ne faut pas s’associer à l’extrême-droite, quel que soit le sujet. J’aurais sans doute défendu cette position il y a quelques années, à une époque où, en pleine « socialisation politique » (pour reprendre les termes des sociologues), mon esprit était encore marqué par le coup de massue du 21 avril 2002. Désormais, avec, justement, des cours de sociologie politique derrière moi et éprouvant une profonde déception face à la persistante culture de l’apaisement érigée en norme constitutionnelle par les élites politiques, je ne crois plus que la présence de l’extrême droite soit rédhibitoire… Je m’explique.

D’abord, le vote d’extrême-droite n’est pas un vote d’adhésion. D’aucuns trouvent cette assertion très arrogante, mais elle me semble véridique. Il s’agit d’un vote contestataire contre l’aveuglement des partis de gouvernement (ce que Le Pen a synthétisé en « UMPS ») et leur apparente impuissance face aux problèmes : chômage persistant, logement, pouvoir d’achat et… immigration et identité nationale, oui. On peut dire sans trop de risque que nombre des électeurs du Front National, notamment aux présidentielles, ne cherchent ni à porter Le Pen au pouvoir ni à voir s’appliquer les mesures radicales qu’il prône (immigration zéro, préférence nationale etc.). Il suffit, pour s’en convaincre, de constater qu’en reprenant à son compte une partie des observations jusque là laissées à la droite dure, Nicolas Sarkozy a bel et bien réussi à siphonner les voix du FN au profit d’un parti modéré comme l’UMP. Il a dû, pour cela, accepter de se faire traiter d’extrémiste, de raciste, de facho etc. mais il est resté, au final, celui qui a enfoncé le FN en 2007 (de façon assez peu durable, il faut le noter).

Ensuite, comme je l’expliquais dans un autre article, inquiétude face au manque d’intégration de la population musulmane dans la communauté nationale ne vaut pas adhésion complète au programme des Le Pen. Les médias et les partis de gauche s’efforcent de faire dominer cette analyse car elle leur permet de rejeter en masse tous ceux qui les dérangent avec la question de l’immigration et de l’identité nationale, quand bien même ils proposeraient des réflexions et des solutions valables. Je ne vais pas citer à nouveau Leo Strauss, mais cette vision est profondément erronée, n’a aucun sens logique et est frappée du sceau de la mauvaise foi.

C’est l’éclatement de ce schéma binaire qui peut apporter une solution. La présence de modérés dans cette manifestation aurait pu avoir un double effet : rassurer ceux qui hésitent encore à prendre à bras le corps la question de l’intégration, « désextrémiser » les sympathisants de l’extrême-droite en leur apportant la preuve qu’il n’est pas nécessaire de défendre des positions radicales pour être sensé. Mais l’étiquetage immédiat de la manifestation comme étant infâme et raciste, et, finalement, son interdiction pure et simple, n’ont pas permis une telle expression. Peut-être que l’alternative proposée par Riposte Laïque à l’Étoile, pourra montrer cela.

L’autre argument, propre à certains cathos, c’est que la présence de « laïcards militants » montre qu’il s’agit avant tout d’un combat contre les valeurs religieuses. Malheureuse erreur de lecture puisque Riposte Laïque, par exemple, admet un certain degré de controverse sur la question de savoir si les religions sont le problème ou si christianisme et judaïsme sont, historiquement, intégrés à l’identité française et à une partie de ses pendants laïcs.

Mais cette remarque ne se trompe pas seulement sur les motivations des « laïcistes » qui soutenaient jusqu’à hier l’apéro de la Goutte d’Or. Elle promeut une lecture résolument binaire de la situation, qui oppose presque naturellement l’État et la laïcité aux religions, à toutes les religions. D’où ce que beaucoup (anticléricaux mais aussi catholiques comme moi) dénoncent comme une « sainte alliance » naïve entre les catholiques qui avancent un tel argument et les autorités religieuses islamiques. La dialectique est entre les laïcards et les religieux, et l’apéro de la Goutte d’Or ne fait que reproduire le scénario qui a suivi la loi de 1905, avec les musulmans dans le rôle des catholiques. « Tss, tss ! », suis-je tenté de siffler. Cette analyse est une double erreur.

D’abord, elle entérine ce qu’il y a de plus absurde dans la lecture du « fait religieux » par les anticléricaux eux-mêmes, à savoir que toutes les religions sont les mêmes, ont les même velléités d’infiltrer l’espace public, acceptent chacune aussi mal les restrictions de la laïcité et présentent le même danger aux droits et libertés chèrement acquis contre les autorités anciennes et, en Europe, contre l’Église. Il suffit d’écouter ce que raconte Caroline Fourest pour comprendre. Elle se bat contre « tous les intégrismes » et présente comme ayant la même importance et la même influence les ouailles de la Fraternité Saint Pie X et les islamistes.

Ensuite, la seconde erreur est qu’une telle dialectique passe à côté de différences non négligeables, justement, entre le christianisme et l’islam. N’étant ni islamologue, ni historien du catholicisme, je m’en tiendrai aux remarques que j’ai lues dans un article sur le site Bladi.net, qui passe en revue les ouvrages et les analyses sur les relations entre l’islam et l’Occident depuis le 11 septembre 2001. Voici le passage le plus intéressant :

Pour Bernard Lewis (*), ces échecs (de la civilisation arabo-musulmane, ndlr) ont une origine culturelle, l’anesthésie de la créativité temporelle par une religion totalisante : « L’idée qu’il puisse exister des êtres, des activités ou des aspects de l’existence humaine qui échappent à l’emprise de la religion et de la loi divine est étrangère à la pensée musulmane. » Et cette pensée présente le handicap supplémentaire de prôner l’immobilisme : « Selon la doctrine musulmane, l’homme n’a pas le pouvoir de légiférer ; pour les croyants, il n’existe qu’une seule loi : la sainte loi révélée par Dieu. »

Une vérité absolue dont il ne faut pas s’éloigner et à laquelle il faut toujours revenir. Alors que l’Occident a entamé son développement dès son émancipation de l’idée de vérité divine absolue. Libération permise par le christianisme, « religion de la sortie de la religion », selon la formule de Marcel Gauchet, puisque sa séparation entre temporel et spirituel a livré la société à l’initiative humaine, qui a fini par repousser, non sans remous ni souffrances, la question divine dans le seul espace privé. Pour l’islam, le passage à la laïcité est plus problématique : Mahomet n’a pas créé d’Église, mais une armée et un Ethan soumis à la parole de Dieu.

La question mérite bien entendu d’être creusée (et je m’empresse d’ajouter à le livre de B. Lewis, What Went Wrong?: The Clash Between Islam and Modernity in the Middle East, à ma liste de lecture…), d’autant plus qu’il ne faudrait pas verser dans le tort de désigner à la vindicte populaire les musulmans dans leur ensemble, geste qui serait à la fois une idiotie et une grave injustice.

Cette analyse tend néanmoins à « éclater », là encore, les acteurs qui gravitent autour de la problématique de la laïcité et met à mal le schéma selon lequel les religions auraient toutes les mêmes motivations et les mêmes atavismes. Elle remet en cause, de ce même fait, l’idée que les rapports entre le nécessaire principe de neutralité religieuse de l’État (et donc le principe de laïcité) et chaque religion sont les mêmes. A l’exception d’une minorité, les catholiques s’accommodent plutôt bien des limites posées par la loi, et ne se plaignent pas tant de la laïcité en elle-même que de l’éternel rôle de Mère Fouettarde constamment imposé à l’Eglise dans les débats de société (lieu où il n’est pas de laïcité qui tienne puisque l’on parle de ce que l’on veut en France, en principe). La question est plus difficile avec la religion musulmane, et un certain nombre d’éléments relevés par Riposte Laïque (ainsi que par des observateurs « nationalistes ») tendent à le prouver.

Tout cela pour dire que l’Église catholique, malgré elle, tend à faire accepter l’idée que « les religions » sont un tout, opposé à la laïcité. Elle se fourvoie même dans des alliances politiques et fait parfois la promotion de l’inacceptable dans des sociétés libres. Ainsi, Riposte Laïque rapporte que l’Église d’Irlande a soutenu la création de l’équivalent d’un délit de blasphème dans son pays, qui punit de plusieurs milliers d’euros d’amende les atteintes aux symboles chers à une religion. Tout ceci est franchement désolant, surtout quand, à côté, l’association « Aide à l’Église en Détresse » combat la loi sur le blasphème au Pakistan, qui punit de mort toute insulte au Prophète Mahomet et a coûté la vie à nombre de non musulmans, notamment des chrétiens. Cette « sainte alliance » est, en réalité, profondément malsaine, et fondée sur une croyance fausse, celle que les religions s’accordent mieux entre elles qu’avec des règles simples destinées à faciliter la vie en société.

Ainsi, dire que l’apéro de la Goutte d’Or était infréquentable à cause de l’accord qui semble représenter avec l’extrême-droite n’est qu’une autre défaite face, à la fois, aux extrêmes et aux aveugles pontifiants. Et le considérer comme également indigne parce qu’il accueille des militants de la laïcité, c’est faire, justement, le jeu des anticléricaux les plus hargneux, en confirmant leur axiome : « Les religions, toutes les mêmes. »

(*) Bernard Lewis est un historien spécialiste du Moyen-Orient, d’origine britannique et désormais de nationalité israélo-américaine. Il est né en 1916 et a travaillé dans des institutions politiques aux États-Unis et en Israël.

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UPDATE, 17/06/2010 à 22:10 : On me souffle que cet article peut consister, involontairement, en une forme de réponse à un billet de Patrice de Plunkett, sur son blog. Il y affirme que participer à cette « manifestation anti-coranique » est contraire à l’enseignement de l’Église.

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