Ce n’est pas Guillon, le problème

Que Guillon disparaisse de France Inter à la rentrée ne me fait ni chaud ni froid. Je ne l’écoutais pas beaucoup. Trois de ses chroniques m’avaient fait rire (DSK, la Poste et le Prince Jean) mais le reste était banal, juste bon à faire ricaner les aigris qui regardent Canal+ et croient que ça les rend intelligents. Je ne crois pas que cette décision, officiellement prise par Philippe Val, officieusement suggérée par le pouvoir politique, à en croire les suspicions qui règnent, soit une atteinte à la liberté d’expression en France. Celle-ci me paraît bien plus menacée par les lois qui limitent la parole publique, sans compter tout l’autocensure que crée la peur du lynchage médiatique lorsque l’on sort du politiquement correct. Stéphane Guillon a joué au malin, il a perdu. Tant pis pour lui. Je n’irai pas pleurer sur son sort, lui qui officiera toujours à la télévision, qui donne un spectacle et qui bénéficie, par cette triste mascarade, d’un regain de notoriété. Pourtant son cas, et cette affaire, posent deux problèmes.

Un média public ne peut pas être indépendant

Quel que soit le mécanisme choisi, on ne peut trouver de solution pour que la direction d’une chaîne de radio/télé publique soit totalement indépendante, en tout cas au-dessus de tout soupçon. De nos jours, le gouvernement a une influence directe sur la composition des chefs de Radio France et sur la nomination du président de France Télévisions. Tout autre méthode soumettrait ces nomination au pouvoir, qu’il soit politique ou corporatiste. Même un conseil de sages, vieux de la vieille du monde médiatique, acceptés par la droite et la gauche, ne seraient pas exempt d’un biais quelconque.

En plus, Guillon l’avoue lui-même, sans que cela ne gêne personne : France Inter est une radio « de gauche ». Allons bon. Même si cela ne faisait aucun doute, on aurait cru que ses membres auraient la décence de ne pas le dire explicitement. Mais est-il acceptable que l’État, détenteur de Radio France, accepte de financer des chaînes politiquement orientées ? Certes, le contribuable finance les partis, y compris ceux qu’il déteste le plus. Mais leur rôle est inscrit dans la Constitution et cela vaut sans doute mieux que les laisser se financer par des voies obscures ou bancales (comme c’est le cas aux États-Unis, même si la question mérite d’être approfondie). Et puis… les partis touchent les subsides publiques en fonction de leurs succès. Tandis que ni France Info, ni France Culture ni le Mouv’ ne mettent en jeu leur mandat et leur influence par des élections démocratiques…

Les médias n’ont pas besoin d’une tutelle publique : il existe des chaînes privées et pluraliste (entre la droite des terroirs version 13h de TF1 et la boboïte « diversitiste » aiguë de Canal+, il y a un monde), et les pays, comme les États-Unis, qui n’ont pas de télévision publique (ils ont, je crois, une radio publique quand-même), bénéficient d’un pluralisme médiatique qui va de la chaîne conservatrice Fox News à ABC et CBS, réputées très liberal (notamment la première).

Ce pouvoir plus ou moins assumé des autorités publiques et des réseaux politico-médiatiques sur une grande partie des canaux d’information français est un problème pour la démocratie et il n’est nul besoin de s’étonner des connivences et de la complicité lors que les premiers font la carrière des seconds et les seconds font l’élection des premiers… D’où l’enthousiasme que j’éprouverais si un représentant du peuple se mettait en tête de privatiser tout ce petit monde et de le faire tomber du confortable matelas des subventions publiques.

Quelle responsabilité pour les bouffons ?

Frans Hals (1580-1666), Bouffon au luth (v. 1623, huile sur toile).

Le terme est presque insultant même s’il a un sens historique, si j’ose dire. Les bouffons étaient les seuls autorisés à parler crûment du Prince, en public, voire en s’adressant directement à lui. Les bouffons-humoristes de notre époque sont censés mettre le pouvoir à nu et, par le rire et la caricature, nous faire voir ses traits cachés.

Je mentionnais plus haut la chronique sur le Prince Jean : celle-ci est un authentique acte d’humoriste politique. Elle était, comme je l’ai dit, drôle. Mais pas seulement. Stéphane Guillon y décrivait avec une délectation grinçante, l’esprit de cour qui règne autour du Président de la République. Le prétexte était bien choisi : quoi de plus jouissif qu’imaginer les courbettes du cardinal de Guéant, ou les flagorneries du chevalier de Guaino (*) face au fils présidentiel, Jean Sarkozy ? Guillon montrait la peur qui saisissait (et saisit encore) les hiérarques du sarkozysme à l’idée de se retrouver en disgrâce pour manque de zèle en faveur du Président, ce qui les poussait à approuver sans y croire l’aberrante candidature du Prince Jean à la présidence du conseil d’administration de l’EPAD.

Mais après ? Certes celle sur DSK m’avait fait rire, celle sur la Poste aussi, et quelques autres. Mais rien de bien fameux. La chronique sur l’actuel directeur du FMI, bien que hilarante, n’apportait rien. La description épouvantable d’Éric Besson n’était qu’une série de remarques humiliantes et aurait subi un rappel à l’ordre général si l’intéressé ne remplissait pas l’infâme fonction de ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale. La nomination de Philippe Val par Nicolas Sarkozy à la tête de France Inter a été une tentation très forte pour Guillon qui a alors versé dans l’outrance la plus idiote contre ses supérieurs directs (que, par ailleurs, peu de gens connaissent, mais admettons qu’il ne s’agisse pas seulement d’une polémique francilo-parisienne).

Les tombereaux de remarques stupides et insultantes ne représentaient aucun danger pour leur auteur car le bouffon injurieux garde son statut de « diseur de vérité » officiel. Qu’il se trompe, qu’il exagère, ou qu’il profite de sa position pour servir des intérêts politiques ou personnels non déclarés, il peut néanmoins faire ce qu’il veut : il est inamovible… comme un juge. Quiconque s’aviserait de le faire partir se mettrait automatiquement dans la position du puissant qui ne supporte pas la parole du petit et qui veut le faire taire, comme un censeur. Dans ce cas, Guillon avait insulté ses patrons et complètement failli à sa tâche de Grand Bouffon, donc ses fulminations prononcées sur le ton de la plaisanterie légère devaient le protéger contre une sanction professionnelle qu’il pouvait facilement présenter comme une sanction politique. Il avait peut-être aussi une autre idée derrière la tête : faire craquer ses supérieurs pour acquérir à peu de frais (il reste chez Canal+ à plusieurs milliers d’euros la semaine) une notoriété de chevalier blanc de la Liberté.

Il n’y a pas que les humoristes qui soient censés remplir un rôle de révélation et, au sens strict, d’information. Il y a les journalistes, aussi. Et ceux-ci ne sont pas exempts des reproches que l’on peut faire à Stéphane Guillon. Celui-ci n’est d’ailleurs qu’un exemple, la dernière polémique révélant les bizarreries qui régissent la classe médiatique et le 4ème pouvoir. Les journalistes eux-mêmes ne rendent de comptes à personne, si ce n’est à leurs supérieurs directs qui sont, eux aussi, des journalistes. Je ne suis pas fan du contrôle qu’exerce la famille Dassault sur le Figaro, ou que Bouygues et Lagardère aient chacun leur chaîne de télévision. Pour autant les journalistes, exercent, en France, une des professions les plus protégées : ils ont beau faire de moins en moins leur travail (c’est-à-dire être un tant soit peu anticonformistes et subversifs, et aller chercher des « témoins » ailleurs que chez leurs potes parisiens), acquiescer à tous les oukases de la pensée conforme et les faire rentrer de force dans le temps de cerveau disponible des spectateurs de TF1 ou des auditeurs de Radio France, ils n’ont pas beaucoup d’ennuis, il faut le dire. Quand un reportage de France 2 fait état du massacre d’un enfant palestinien par Tsahal, alors qu’il s’agit d’une mise en scène, ceux qui en critiquent la véracité sont poursuivis en justice, insultés sur d’autres chaînes… et le journaliste responsable de la diffusion reste en place. Quand le piratage des mails de la CRU de l’université d’East Anglia révèle que les scientifiques abreuvant le GIEC de « preuves » du réchauffement climatique ne sont pas au-dessus de tout soupçon, il faut attendre une bonne dizaine de jours pour que la presse française en fasse discrètement état (en précisant bien que cette histoire ne change rien au dogme réchauffiste) alors que les médias étrangers en ont fait leurs unes. J’en passe.

Je crains malheureusement que the Guillon Case ne change rien au problème. France Inter restera une radio « de gauche » financée par le contribuable. L’antisarkozysme primaire restera le summum reconnu de la subversion. En revanche, critiquer la posture des stars du Sidaction et de la charité télévisée, les arnaques du MRAP ou la sincérité de Nicolas Hulot restera le summum du blasphème. Le problème de la nomination des dirigeants médiatiques par les responsables politiques ne sera pas résolu. Une réflexion sur la séparation des grands intérêts industriels et des groupes médiatiques n’aura pas lieu (je pense à l’interdiction de financer un média dès que l’on décroche des contrats publics, ou quelquechose comme ça). Et au fond, ce système bancale convient bien aux uns et aux autres : au pouvoir qui contrôle bien la situation, aux journalistes qui sont relativement tranquilles, aux détenteurs des vérités absolues qui peuvent les diffuser continuellement sans être inquiétés par la contradiction… Douce France.

(*) Ces deux surnoms apparaissent dans les Chroniques du règne de Nicolas Ier, de Patrick Rambaud. Un bouquin qui aurait pu devenir un bon projet politique et un joli pamphlet littéraire, mais qui s’est misérablement vautré dans l’antisarkozysme pavlovien (alors que les chroniqueurs, même sceptiques, devraient accord un je-ne-sais-quoi de crédit à celui dont ils scrutent les faits et gestes).

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