Austère générosité

Jan Vermeer, Navire dans la tempête, 1633.

Cette expression, « austère générosité », n’est pas de moi, mais je serais bien en peine de dire où je l’ai lue ou entendue. En tout cas elle m’a marqué car elle résume à mon sens assez bien le caractère du sage. Et malgré les turpitudes dans lesquelles est pris notre gouvernement, malgré les difficultés d’Angela Merkel, malgré la classification des partisans d’Obama comme espèce en voie de disparition aux États-Unis, la situation mondiale requiert une sagesse renforcée pour sortir les économies de l’ornière de la récession et les budgets publics du gouffre de la dette.

La pensée économique mainstream (j’aurais été tenté de dire « classique », mais cela aurait pu prêter à confusion) y voit un dilemme. D’un côté, l’accroissement des déficits publics et le poids de la dette des États représente un double problème que même les plus étatistes ont acté : on hypothèque le futur pour les dépenses du présent, et, quand on va trop loin comme la Grèce, le marché des bonds du Trésor s’agite, le coût de l’endettement augmente brutalement, et l’État concerné risque de se retrouver, en vrai, sans le sou. Même quand il a le contrôle de sa monnaie, ce qui n’était pas le cas de la République des Hellènes, un État ne peut pas uniquement compter sur planche à billets pour créer de l’argent qu’il n’a pas, car il risque de déstabiliser durablement le niveau des prix, at home.

De l’autre, la vision keynésienne, qui est on ne peut plus répandue chez nos élites, qu’elles soient d’ailleurs politiques, universitaires, médiatiques ou… financières, indique que la déficit public soutient la croissance et a des effets vertueux. Selon la formule de base que tous les étudiants en économie connaissent :

Y = C + I + G (+ X – M)

Le Y, c’est le revenu national (le PIB, pour être précis), le C, c’est la consommation, le I, l’investissement (notamment des entreprises), le G, les dépenses du gouvernement, et les données entre parenthèses, c’est, si l’on raisonne en économie ouverte, le solde du commerce international (le revenu des exportations X moins les dépenses liées aux importations M). Lorsque les dépenses gouvernementales augmentent, le revenu national augmente, ce qui, au deuxième tour, fait que la consommation des ménages elle-même augmente (dans une proportion moindre car une partie, résiduelle selon J. M. Keynes, est épargnée), poussant à son tour le revenu national à la hausse et ainsi de suite jusqu’à épuisement du fameux multiplicateur keynésien.

↑G ⇒ ↑Y ⇒ ↑C ⇒ ↑Y ⇒ … ⇒ ∼Y

Passons sur les limites du multiplicateur, sur l’effet négatif de la dette publique sur l’investissement des entreprises etc. Ces critiques ont été vues et revues, et on peut admettre que la politique économique valable à court terme ne l’est plus à long terme (date à laquelle nous serons tous bouffés par les vers, dixit Lord Keynes).

Dès lors, réduire la dette publique, c’est risquer la reprise (et, quand on veut ajouter une dose de démagogie, la sacrifier aux caprices des marchés financiers et des agences de notation). Creuser la dette publique, c’est risquer le financement de l’État et finir avec des morts, comme en Grèce. On ne s’en sort pas. Pourtant les dirigeants politiques réunis au G20 à Toronto ont eu, selon les cas, des positions assez nettes. Les conservateurs anglais et les chrétiens-démocrates allemands ont défendu l’austérité, répondant ainsi visiblement à la première crainte. Barack Obama et Nicolas Sarkozy ont insisté sur l’apparente nécessité de ne pas couper immédiatement le soutien à la croissance et donc ne pas opérer des coupes sombres dans les budgets. On pourrait, pour aller vite, résumer ces positions à un clivage droite/gauche (ce qui revient, notons-le, à classer l’élite politique française… à gauche, y compris les sarkozystes).

Pourtant les défenseurs de l’austérité, notamment la droite britannique et les conservateurs américains, refusent de considérer qu’en adoptant une gestion ultra-rigoureuse des finances publiques ont met en danger la croissance. Cette politique peut se traduire, à court terme, par un affaiblissement significatif des secteurs jusque-là soutenus directement ou indirectement par les deniers publics, mais elle garantit un retour à une croissance solide à moyen terme. Pourquoi, me direz-vous, si, comme on l’a vu, les dépenses de l’État soutiennent la croissance ?

Un économiste italien, professeur à Harvard, a connu ces dernières semaines une certaine notoriété puisqu’un de ses papers a été cité par le communiqué d’une des nombreuses réunions des ministres des finances de l’Union européenne : Alberto Alesina soutient la thèse des « austères » et affirme qu’une politique de réduction significative de la dépense publique favorisera la croissance et ne la mettra pas en danger, comme le craignent les keynésiens.

Son raisonnement, de façon assez peu surprenante, se place principalement du côté de l’offre (alors que la théorie keynésienne considère l’économie comme étant « tirée » par la demande). En réduisant leurs budgets et en s’assurant de pouvoir financer un déficit amoindri voire anéanti, les gouvernements lancent des signaux forts aux entreprises en leur assurant, potentiellement, un univers financier et fiscal stable. En tout état de cause, la poursuite des déficits n’envoie pas ce signal et incite même les entreprises à être extrêmement prudentes pour faire face à une éventuelle hausse des impôts ou à un affolement du marché des titres locaux.

Épargne nette des entreprises américaines et britanniques depuis la fin des années 1980.

Cette vision est assez bien étayée par un article de The Economist : « Show us the money », avec comme sous-titre « Pour que la reprise se poursuive doucement, les entreprises doivent arrêter d’amasser du cash ». Effectivement, la crise a eu un double effet : les turbulences ont mis nombre d’entreprises en difficultés envoyant une portion non négligeable d’entre elles au dépôt de bilan. Mais, également, face à l’effondrement de la demande, les entreprises ont cessé d’investir et ont arrêté de s’endetter. À terme, cette dernière tendance a fait qu’elles se sont constitué une épargne. Cette situation (les sociétés américaines détiennent ainsi 1600 milliards de dollars) indique que lorsque entreprises décideront d’investir à nouveau, elles auront des liquidités en réserve. Avec une légère reprise de la consommation, et la faible rentabilité des placements effectués avec cette épargne, l’investissement productif pourrait redémarrer bientôt. Seulement il ne redémarre pas, et The Economist y voit plusieurs raisons.

Assez logiquement, les entreprises n’investissent pas parce qu’elles ne savent pas trop quoi faire. La demande reprend, mais doucement (après tout, les ménages aussi demeurent dans l’incertitude même si les perspectives de grosse catastrophe s’éloignent). Sortant de plusieurs mois de galère monstrueuse, les entrepreneurs peuvent, aussi, être à cours d’idées pour créer une offre innovante.

Il y a ensuite le fait que les entreprises ont dû s’endetter fortement pour traverser la crise (l’épargne représentait 23% de la dette corporate aux États-Unis au 1er trimestre 2010). La régularisation de cette situation est nécessaire pour qu’elles soient moins frileuses et décident d’investir. Ajoutons aussi que les relations entre les producteurs et les banquiers sont plus que tendues, et que les premiers préfèreraient se lancer dans des investissement s’ils étaient sûrs que les seconds les dépanneraient en cas de tensions ponctuelles dans leur trésorerie.

Les perspectives fiscales jouent aussi un rôle dans cette politique « de l’écureuil » menée par les entreprises. Incapables de prévoir précisément si oui ou non le gouvernement augmentera l’impôt sur les sociétés et toutes les taxes qui les concernent, les entreprises sont dans l’expectative. Elles seront plus confiantes (a) quand le gouvernement aura annoncé ses intentions à l’horizon de plusieurs années ; (b) si ces intentions ne constituent pas à un accroissement excessif de la pression fiscale sur les producteurs ; (c) si le gouvernement en question est crédible et que ses promesses sont crues par les entrepreneurs…

Autant de facteurs qui ne supposent pas, à proprement parler, de « relance keynésienne », mais, justement, de la rigueur, et, pour ne pas faire peur aux entrepreneurs, sans doute, de l’austérité.

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