Sommes-nous en état de guerre civile ?

C’est l’armée française, dite des « Versaillais », qui a réprimé la Commune de Paris en 1871, dans un bain de sang.

Le mot sort des bouches comme une tornade. On ne l’entendait pas beaucoup jusqu’alors. La France est-elle réellement en état de guerre civile ou sur le point d’y basculer, qu’est-ce qu’une guerre civile, au juste ?

Le 19 juillet, sur l’émission On refait le monde de RTL, la patronne de Causeur.fr, Élisabeth Lévy, a décrit les récentes émeutes comme une situation de guerre et demandé qu’on envoie l’armée. Cette intervention a fait l’objet d’un article sur LePost.fr, intitulé « Élisabeth Lévy décrète la guerre civile sur RTL : tapis rouge pour les réacs dans les médias ? » Je ne vais pas m’arrêter ici sur l’idiotie crasse qui fait croire à l’auteur de ce billet, Bruno Roger-Petit, que les « réacs » (entendre ceux qui ne voient pas des causes sociales partout y compris dans les débordements les plus sordides) sont par trop courtisés dans les médias. Concentrons-nous sur la situation réelle et l’usage de l’expression « guerre (civile) ». Voici le passage incriminé sur LePost.fr, c’est Madame qui parle :

On est en guerre. Si vous voulez, on a des zones de guerre. On a des gens qui tirent sur les flics à l’arme lourde. Ils rentrent dans la cité, ils passent une frontière, et on est là à faire des chichis « Est-ce qu’il faut maintenir l’ordre ? » « Est-ce qu’il faut rétablir un ordre qui n’existe plus ou empêcher… » Non mais, si vous voulez, excusez-moi, on est dans quel réel ? Est-ce que vous vous rendez compte de la situation dans laquelle nous sommes ? Là, on n’a pas affaire à des pauvres gamins discriminés, si vous voulez, qui volent des mobylettes, on a affaire à des caïds, à des malfrats, à des clients de cour d’assises, d’accord, qui tirent sur les flics sans hésitation. Il y en a un qui meure, excusez-moi je n’aurai pas une larme, j’en suis navrée mais c’est comme ça. Toute mort est certainement triste mais c’est comme ça. On prend ce risque-là quand on s’attaque à l’arme lourde aux policiers. Le deuxième disparaît dans la cité, on dirait qu’il est dans un pays étranger. Et, en gros, vous avez ces gens qui obligent, par la pression sociale, par la loi du quartier parce que c’est la loi du quartier et plus la loi de la République qui s’applique dans ces zones, vous avez tous ces gamins qui sont en quelque sorte obligés, disons par cette pression et par la loi du quartier, d’aller casser des équipements dont ils sont les bénéficiaires, d’aller brûler des bagnoles… Nan mais, si vous voulez, là maintenant il faut y aller avec l’armée ! On est dans une situation de guerre, je suis navrée, mais on ne peut pas continuer à chichiter… et alors, je ne fais pas du tout crédit à la droite, si vous voulez j’en ai assez d’entendre des discours, depuis deux ans ou trois ans, j’en ai marre d’entendre des discours qui ne sont suivis d’aucun effet.

D’abord, remarquons qu’Élisabeth Lévy ne décrète pas la guerre civile (formule au demeurant absurde) ni lance un appel en sa faveur (comme l’affirme, de façon erronée, l’article suscité). En vérité, elle ne fait que constater ce qu’elle considère, par déduction, comme un état de guerre, vraisemblablement de guerre civile (en l’occurrence elle le dit d’emblée et elle en effectue la démonstration après, mais le sens logique est bien constatation puis qualification).

Le lendemain, c’était au tour d’Ivan Rioufol, sur son blog, d’interpréter les récents événements comme les signaux d’une « possible guerre civile » et de déplorer l’inertie des dirigeants politique face à l’aggravation de la situation sécuritaire en France :

Je remarque que ces mimétiques guérillassont l’œuvre de minorités ethniques qui se disent victimes de racisme et d’exclusion, et que le discours officiel reste désemparé devant de telles flambées de violence, qui ont pris acte de la faiblesse de la République devant une « diversité » qu’elle ne cesse de louanger. Ces signaux sont ceux d’une possible guerre civile, quand des policiers se font tirer à balles réelles ou quand des razzias sèment la terreur dans une région. Or, une fois encore, il faut constater que ces situations gravissimes n’arrivent pas à sortir de leur torpeur les responsables politiques, même si le ministre de l’intérieur, Brice Hortefeux, multiplie ces jours-ci les discours musclés. Ce qui mobilise l’opposition est de savoir, cette fois, si Éric Woerthaurait plus ou moins pistonné son épouse pour décrocher son poste auprès de Mme Bettencourt. Le feu couve en France, mais la diversion reste la règle.

Faisons un petit tour sur Wikipédia (en anglais), à la page Civil War. Selon cet article, dont il faut se rappeler qu’il n’est pas fiable à 100% car fondé sur la contribution des internautes,

a civil war is a war between organized groups within the same nation state or, less commonly, between two countries created from a formerly-united nation-state.

Cette définition est vague, c’est pourquoi les wikipédiens anglophones ont jugé bon de consacrer un paragraphe complet à la meilleure façon de définir une guerre civile. À l’évidence une telle tâche n’est pas simple et entraîne même des débats entre les universitaires. Un spécialiste de Stanford, James Fearon, cité dans le texte, indique qu’une guerre civile est

a violent conflict within a country fought by organized groups that aim to take power at the center or in a region, or to change government policies

Comme la frontière entre la guerre civile et les simples troubles insurrectionnels ou les émeutes est assez floue, certains universitaires ont tenté de fixer un seuil de victimes à partir duquel de graves perturbations acquièrent le statut de guerre civile : 1000 morts. L’article remarque que des conflits moins meurtriers, comme la « guerre » en Irlande du Nord ou la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, peuvent pourtant être classés comme des guerres civiles.

Revenons sur les faits, en prenant comme base d’analyse cette dernière définition.

Un conflit violent au sein d’un pays

(A violent conflict within a country)

La violence des « échanges » entre les forces de l’ordre et les malfrats est ce qui met, en premier, la puce à l’oreille. Une situation peut couver longtemps sans être repérée, mais une fois que les tensions éclatent, elles sont immédiatement remarquées. En l’occurrence, des échanges de tirs à balles réelles ont bel et bien eu lieu entre la police et des individus. Les échauffourées entre forces de l’ordre et casseurs se résument bien souvent à une opposition anti-émeute entre des cocktails molotov et des bombes lacrimogènes (à la limite des flash-balls ou des tasers). Ici, on est passé à un cran supérieur et mortel. On peut parler de conflit (terme qui suppose une certaine durabilité) dans la mesure où ces échanges, sporadiques, se répètent néanmoins avec une inquiétante ténacité.

Un conflit mené par des groupes organisés

(Conflict fought by organized groups)

La police est organisée, pas de doute là-dessus. De l’autre côté de la barrière, un réseau mafieux est, à l’évidence, mieux organisé qu’une bande de caïds à la petite semaine, même si les « grands bandits » semblent désormais sous-traiter leurs besognes de terrain aux dealers du coin (mihi dixit une amie qui suit de près l’actualité car elle contribue à la diffuser). Le degré de structuration des adversaires de la police et de l’ordre républicain n’est pas net. Jusqu’à quel point le fait que des bandes se regroupent par textos interposés, qu’au moindre accrochage les policiers aient à faire face à de nombreux voyous, signifie-t-il que le camp des caïds est organisé ? Cette question est encore plus difficile dans la mesure où l’on peut aisément supposer que des bandes rivales, mais reposant également sur des pratiques illégales, ne se prêteront pas nécessairement main forte si les autorités de l’État se mêlent de leurs affaires. La notion de « camp des caïds » ne va donc pas de soi. Pour autant, camp unifié ou pas, l’ordre républicain a des ennemis, vraisemblablement plusieurs, dont l’organisation est variable mais bien réelle.

Des groupes qui visent à prendre le pouvoir dans une région

(Groups that aim to take power in a region)

Dans quelle mesure la notion de région disputée est-elle pertinente ? Je ne suis pas poltron, mais, même du haut de mon mètre 93, je sais quels endroits éviter, ainsi que les horaires. Toutes les zones de non droit ne le sont pas avec la même intensité selon l’heure du jour ou de la nuit. Ce qui est certain, néanmoins, c’est que certaines portions du territoires ne sont plus accessibles facilement par la police (ce qui vaut aux agents les grognements des automobilistes verbalisés et fâchés de se faire punir quand d’autres personnes, pour des méfaits autrement plus graves, restent dans l’impunité). En d’autres termes, des personnes autres que les forces publiques tiennent le haut du pavé dans certains quartiers, et, au mieux, partagent l’autorité avec l’État. Élisabeth Lévy a raison de considérer la fuite d’un des malfrats dans la cité comme s’il se retrouvait en pays étranger : protégé dans un univers hostile aux forces de l’ordre, le fugitif est en sécurité.

Des groupes qui visent à changer les politique du gouvernement

(Groups that aim to change government policies)

Il y a, d’un côté, l’État qui agit pour faire respecter la loi, issue de l’exercice de son pouvoir par le peuple souverain et par l’intermédiaire de ses représentants (nous sommes dans une démocratie et, en principe, dans un État de droit). Cela revient donc à dire que la loi est violée, sinon la police n’interviendrait pas. Si certains s’opposent violemment à cette répression policière, c’est parce qu’ils ne veulent pas voir la loi s’appliquer. Par déduction, c’est parce qu’ils veulent faire régner une loi qui est la leur et donc se prennent, sans y mettre les formes, pour le législateur et régulateur local.

La situation actuelle ne répond pas de façon très claire à la définition de la guerre civile. Mais elle s’en approche dangereusement. À croire, même, qu’elle est une forme de guerre civile light et mutante, moins visible, plus larvée, comme une toile impressionniste que l’on comparerait aux traits nets de la peinture académique. Mais peut-être faudra-t-il attendre de recenser un millier de morts de ce conflit pour que l’on décide de franchir le pas et d’admettre l’existence d’un état de guerre au sein-même de la France.

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