Difficultés du réformisme

Article publié sur Antidoxe, sous le titre « Œillères ou mentonnières ? »

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Quel est le point commun entre Sophie de Menthon, bouillante grande gueule sur RMC et Benoît XVI, pape de l’Église catholique ? Ils ont tous les deux des noms qui rappellent l’Ancien Régime, certes. Mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, ils se sont également retrouvés dans une situation comparable lorsqu’ils se sont risqués à aborder des sujets éminemment polémiques.

En 2009, le pape a déclaré dans un avion qui le menait en Afrique que la distribution de préservatifs aggravait le problème de la pandémie de sida. En 2011, Madame de Menthon a affirmé que dans certains cas le travail des enfants n’était pas scandaleux (en ajoutant une bonne douzaine de guillemets). Évidemment, cette dernière n’est pas le chef d’une communauté de deux milliards de croyants, aussi n’a-t-elle pas eu à subir un lynchage médiatique pour « rupture délibérée avec la doxa du progrès ».

Dans les deux cas, nous nous trouvons face à une polémique qui oppose une attitude de principe généreuse mais rigide d’un côté (généralement ceux qui participent au tollé) et une tentative de prendre en compte un certain degré de complexité de l’autre.

Tout ce que le PAF compte de bonnes consciences, sans doute des gens épris passionnément du genre humain, est tombé à bras raccourcis sur Benoît XVI, l’accusant ouvertement de cautionner la mort de plusieurs millions de personnes pour servir un dogme idiot. De leur côté, les détracteurs de Sophie de Menthon l’accusent grosso modo d’avoir laissé parler en elle les vieux démons du « libéralisme sauvage », de cette envie de « faire du fric » sans prendre garde à la condition des plus démunis et des plus exposés. Le travail des enfants, c’est mal, et quiconque n’en fait pas son credo est inhumain.

Or pour l’un comme pour l’autre, leur position « scandaleuse » était à bien des égards plus raisonnable que la déclaration de principe qu’on leur balançait à la figure. Je ne reviendrai pas sur la polémique concernant Benoît XVI : d’autres l’ont traitée en temps utile et ont su montrer que le haro anti-papal était parfaitement injustifié.

Considérons plutôt le débat qu’a eu madame de Menthon sur RMC :

Arrêtons-nous d’abord sur une brève analyse du travail des enfants. Nul n’ignore qu’un père ou une mère ne va pas, de gaieté de cœur, condamner sa progéniture à une vie misérable au regard des opportunités qui se présentent. Donc, bien souvent, le recours au travail des rejetons est le résultat d’un besoin, celui d’avoir un complément de salaire. L’économie du développement, en analysant les sociétés les plus pauvres, s’est rendu compte que la prolifération des familles nombreuses n’est pas seulement due à la persistance de pratiques archaïques qui empêchent la contraception et nient le droit des femmes [1]. À rebours d’une « surfécondité » subie, les analyses récentes montrent que les enfants sont considérés, inconsciemment, comme des actifs économiques, dont la naissance est, en quelque sorte, la promesse de revenus futurs.

Choisir entre l’éducation de ses enfants et la possibilité de manger à sa faim ?

En interdisant intégralement et immédiatement le travail des enfants, on risque alors de déstabiliser des familles et des communautés qui avaient intégré ce mode de fonctionnement dans leurs « calculs ». Disons-le sans détour : le dilemme est insupportable et nul ne voudrait avoir à choisir entre l’éducation de ses enfants et la possibilité de manger à sa faim dans six ans ! Mais c’est aussi comme cela que l’on peut expliquer pourquoi une telle interdiction s’est établie progressivement dans les pays européens lors de la révolution industrielle. De fait, pour vivre certaines familles étaient cruellement dépendantes du maigre salaire d’un ouvrier de dix ans… Seule la hausse considérable de la productivité horaire, permise par l’accumulation du capital, le progrès technique et l’amélioration des pratiques, a permis de limiter les sources de revenu aux adultes ou, du moins, dans un premier temps, d’en exclure les plus petits enfants, sans mettre en danger la subsistance des personnes car le pouvoir d’achat d’un salaire normal augmentait.

Dans ces conditions, Sophie de Menthon est parfaitement fondée à dire qu’une position de principe sur la question n’a aucun intérêt, tandis qu’une recherche du compromis et d’une amélioration progressive [2] est la meilleure route à emprunter. Ce qu’elle propose n’est en rien miraculeux : même s’il reçoit quelques heures d’instruction élémentaire par semaine en plus d’un travail pénible, un enfant n’est pas bien loti, personne ne le conteste. Mais il existe ce qu’elle appelle une « situation de fait »: c’est en partant de faits connus que l’on doit réfléchir pour améliorer la condition des milliers d’enfants exploités dans les pays en voie de développement, et non avec des spéculations in abstracto. Manifestement le compromis trouvé aujourd’hui et dans certains cas consiste en un mélange d’heures de travail et d’heures d’instruction. Il peut sans doute être amélioré, du moins c’est ce que l’on espère. Mais débouler avec les godillots de la bonne conscience européenne a plus de chance d’accroître les dégâts que de résoudre le problème.

La conclusion de tout cela est que, bien souvent, une réflexion abstraite peine à être utile si elle ne prend pas racine dans la réalité et si elle n’accepte pas la complexité de la situation qu’elle veut considérer. Cela suppose, en conséquence, d’accepter une part d’impuissance et d’imperfection, car la rationalité humaine ne peut pas tout. Ce constat n’est pas applicable aux seules tempêtes in vitro mentionnées plus haut : l’action politique se fonde souvent sur des positions de principe ou sur des idées pré-conçues qui sont à mille lieues d’une réalité bien plus subtile. Supposons, par exemple, qu’un économiste libéral accède par miracle au ministère de l’Économie. Il aurait sans doute un grand désir de dégraisser le code du travail et d’autres législations à la machette et de distribuer le lard qu’il en tirerait pour organiser de grandes fêtes populaires. Mais, raisonnable et prudent comme il est, il sait bien que ce n’est pas en menant une politique de libéralisation in petto qu’il parviendra à défaire le keynésianisme social-démocrate qui ronge Bercy et la France. Au contraire, pour avancer, il vaut mieux faire de petits pas lents mais assurés, bref non pas révolutionner mais réformer.

[1] Ceci constitue, d’ailleurs, une vision très caricaturale des sociétés traditionnelles.

[2] Reste à savoir laquelle…

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