Un après-midi chez Muray

Je suis retombé, par hasard, sur cette petite ébauche d’un article que je comptais publier après avoir vu Lucchini lisant Philippe Muray au théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin à Paris.

Petite appréhension avant d’aller écouter Fabrice Lucchini lisant des textes de Philippe Muray. Un type qui lit sur scène, à l’heure de la digestion, voilà un pari risqué. D’autant que je ne connais rien de l’auteur, sauf que certains disent de lui qu’il est « un des plus grands » des dernières décennies et qu’on lui voue quasiment un culte dans la maison d’Elisabeth Lévy.

Mais qu’importe. Un dimanche après-midi pluvieux se serait de toute façon soldé par une sieste, prolongée par une longue et végétative contemplation de YouTube. Et puis… Il y a Lucchini, dont le jeu constipé ou exubérant selon les cas a toujours pimenté les films où je l’ai vu. Et enfin, il y a ma mère, instigatrice de cette sortie familiale au théâtre, qui a forcé mon père et mon frère à venir à Paris et dont l’enthousiasme ne souffrait aucune réserve. Mon frère… Ado bientôt majeur dont j’attends de voir ce qu’il dira des critiques les plus acerbes portées contre la société festive qu’il semble tant aimer.

Le public est moins âgé que ce que je pensais. Un nombre conséquent de gens de mon âge a rempli les sièges du théâtre. Je crois voir un présentateur d’iTélé. Il n’y a pas de connivence polie entre les spectateurs, pas de regards en coin accompagnant un sourire entendu censé dire « Bonjour à toi, camarade inconnu de la Réaction. » Tout au plus les Chouans endimanchés et bavards du post-modernisme me semblent-t-il aimables, en tout cas moins redoutablement huppés que le public que je rencontre (quand j’y vais) au théâtre, les soirs de semaine.

On commence par du Cioran. Je sais au moins comment ça s’écrit. Mais ne sachant pas le situer, ni même ce qu’il a écrit, la citation que Lucchini nous offre ne me marque pas, à tel point que j’ai complètement oublié de quoi il parlait.

La véritable lecture de Philippe Muray s’ouvre sur la parade des emplois jeunes de Martine Aubry, cortège grotesque des idoles du « vivre-ensemble » et des « professions sans emploi ». Lucchini hausse le ton quand il mentionne « l’agent d’ambiance », ce personnage inconnu dont le droit de grève ferait peser sur la société la menace d’une extinction soudaine. Intéressant, ce sarcasme grinçant lu avec autant de délectation par un homme qui fut naguère animateur dans une boîte de nuit.

Suit un passage original sur l’usage galvaudé de l’innovation. À l’instar de ces professions privées d’objet concret, le terme d’innovation est utilisé comme un substantif (ce qu’il est, grammaticalement), alors qu’il désigne un processus dont on nous rappelle justement la définition en citant Le Robert. « À quoi ressemble donc l’innovation ? » s’interroge le sieur Muray. Pour les tenants de l’Empire du Bien, ce totalitarisme diffus et souriant comme Ségolène Royal (elle aussi en prend pour son grade), le conte de fées destiné au peuple est celui d’une société sans conflits, sans difficultés et sans contraintes. Une sorte de programme de mai 68 orchestré par des commissions culturelles désignées lors de la fête des voisins, fun, green & in.

Créature de la société festive, c’est au tour de la touriste tiers-mondiste qui lit « du Coelho, du Pennac et du Christine Angot » !

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