Pourquoi le travail ne se partage pas

Fréquenter à longueur de temps la cathosphère tendance « principes non négociables » et « libéralisme bien compris » fait oublier que notre Église est le lieu d’une assez grande diversité d’opinions politiques et que les chrétiens de gauche, assez minoritaires, je crois, dans l’électorat pratiquant, n’en sont pas moins un groupe de pensée dynamique, dont on trouve des traces dans la ligne éditoriale de La Croix ou de La Vie. Au gré d’une de mes pérégrinations twitterines, il y a quelques jours, je me suis retrouvé attablé chez certains de nos frères et sœurs en Christ dont le cœur penche à gauche et, ouvrant le menu, j’ai pu découvrir l’un de leurs derniers articles, de Patrick Pique, portant sur le partage du travail.

La thèse principale de cet article est que la vision « libérale » du travail est surannée, qu’elle s’agrippe à des conceptions qui valaient peut-être à la fin du XIXème siècle mais que les grandes mutations de l’économie dans les décennies récentes ont rendue caduque. Aussi partager le travail, cette hérésie dénoncée par la droite, est une idée qui devrait être reconsidérée à l’aune de ces changements : les gains de productivité permettent aux hommes de profiter d’une plus grande aisance matérielle tout en travaillant moins, en somme, de vivre mieux. Cette analyse semble gagner en pertinence car tandis que nous devenions plus productifs, notre société se divisait progressivement entre travailleurs dont certains devenaient de véritables work addicts et chômeurs laissés sur le bord de la route.

Malheureusement cette lecture, qui s’exonère (trop) rapidement des exigences de l’analyse économique du travail, est erronée sur de nombreux points.

D’abord, il aurait été utile de montrer comment les mutations économiques récentes justifieraient une analyse du travail différente de celle développée par les économiques néoclassiques entre autres. La théorie a beaucoup évolué dans la seconde moitié du XXème siècle et a montré que, mis à part le caractère spécifique de la personne humaine, le marché du travail ne se comporte pas comme un simple marché de biens. Cependant les fondamentaux de l’analyse ne sont pas modifiés.

Par ailleurs, l’auteur fait planer, jusqu’à la fin, une ambiguïté sur le rôle du partage du travail : s’agit-il de diminuer le chômage ? Ou chercherait-on ainsi à ménager plus de temps libre aux travailleurs ?

La première option est inenvisageable, même dans notre société post-industrielle. Elle est, d’une certaine façon, encore plus défaillante alors que les métiers changent aussi vite que les innovations techniques. Si un ouvrier non spécialisé pouvait en remplacer un autre dans l’économie industrielle de grand-papa, le community manager d’une start-up ne peut pas aisément devenir spécialiste de code JavaScript, en particulier dans un contexte où le coût élevé du travail ne favorise pas de longues périodes de formation en entreprise. L’article assène à tort ce qui a motivé toutes les tentatives de réduire la participation au marché du travail pour réduire le chômage ; et qui se sont soldées par des échecs durables et lancinants.

La seconde option est idéale. Mais elle bute sur deux points, qui sont aussi importants.

(1) Forcer la réduction du travail peut ne pas convenir à tout le monde, à court terme notamment, en particulier si cela pousse les entreprises à faire de la « modération salariale » l’euphémisme fondateur de leur politique de ressources humaines. Qui plus est, il est illusoire de penser qu’une telle réduction du temps de travail puisque s’appliquer sans heurts à l’ensemble de l’économie (ainsi que l’avait imposé la fameuse loi de Martine Aubry sur les 35 heures). Ici, comme ailleurs, la vision outrancièrement macroéconomique des problèmes empêche toute subtilité dans l’analyse et offre un boulevard à l’action autoritaire et maladroite de l’État.

(2) Parler de « sens de l’histoire » en matière de durée du travail est une affirmation qui, par-delà ses implications philosophiques discutables, fait l’impasse sur trois éléments. Primo, la croissance de la productivité en France est amorphe depuis de nombreuses années, ce qui pèse, aussi, sur la compétitivité des entreprises. Enchérir le coût du travail en réduisant la durée légale travaillée ne pèserait pas que sur nos exportations à court terme : cela réduirait aussi la capacité d’investissement des entreprises et donc la croissance de la productivité à long terme. En faisant aujourd’hui le choix d’un temps de loisir supplémentaire, on risque surtout de renoncer au temps libre pour plus tard. Deuzio, si l’on ne vise que le maintien d’un certain niveau de vie (c’est-à-dire la compensation stricte de la baisse des heures travaillées par un gain de productivité), on peut rapidement arriver à des considérations aussi scandaleuses que grotesques : par exemple, comment ne pas affirmer, en partant de ce principe, que les pauvres d’aujourd’hui vivant de toute façon beaucoup mieux que les bourgeois des villes d’hier, la situation sociale du pays est satisfaisante ? Terziotrimo, si d’autres pays font le choix d’une politique plus offensive en matière de revenu, au détriment du temps libre, qui peut penser que certains ne quitteront pas leur mère patrie pour des sociétés plus prospères et pas forcément aliénantes ?

L’article des Chrétiens de gauche n’en a pas moins un intérêt fondamental. S’il est nécessaire de se méfier de promesses idéalistes qui nous feraient entrevoir un monde de temps libre permis par des gains de productivité croissants, il est évident que cette intuition reste valable. En considérant que notre vieille Europe n’est que dans une mauvaise passe, il est possible d’envisager de nouvelles hausses du niveau de vie qui concerneront la société dans son ensemble. Mais il faut garder à l’esprit que de tels progrès ne seront pas gratuits ; et que les aspirations des hommes sont variées et évoluent avec le temps.

Le texte Gaudium et spes, abondamment cité, nous met en garde contre un idolâtrie des biens matériels et nous invite dans le même temps à prendre garde à ne pas déshumaniser l’économie – il y a sans doute d’immenses progrès à faire dans ce domaine, mais cela ne suppose absolument pas de réduire ou partager le travail.

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