La droite et la manifestation

Sur cette photo prise lors d’une manifestation contre la réforme des retraites le 19 octobre 2010, de gauche à droite, vous pouvez voir : le Premier ministre de la République française, la présidente de la région Poitou-Charente et ancienne candidate à l’élection présidentielle, le premier secrétaire du parti majoritaire, une ancienne ministre et ancienne première secrétaire du parti majoritaire, une adjointe au maire de Paris et candidate aux municipales de 2014, le ministre délégué chargé de l’économie sociale et solidaire, un sénateur de Paris et porte-parole du parti majoritaire, et le président de l’Assemblée nationale également député de Seine-Saint-Denis et ancien président de ce département. Le Premier ministre et le président de l’Assemblée sont, respectivement, 2ème et 4ème dans l’ordre de préséance de la République.

Hypocrisie du PS

Il faut faire un effort pour croire qu’après avoir atteint des sommets d’idéologie et d’amateurisme, le parti socialiste puisse explorer ainsi des terres encore inconnues dans les contrées désolées de l’hypocrisie. Ce parti n’a eu de cesse de promouvoir l’action de la rue contre les gouvernements de droite qui se sont succédé depuis mai 2002, connaissant une heure de gloire dans la contestation au printemps 2006 contre le CPE de Dominique de Villepin. Aujourd’hui ses apparatchiks n’ont pas de mots assez durs contre Jean-François Copé qui a osé parler de manifestation de droite.

L’embourgeoisement de la gauche est au fond assez croustillant car il n’a rien d’extraordinaire. Ils sont (presque) tous déjà de grands bourgeois parisiens, amateurs de bon restaus très chers, résidant avenue Pierre-Ier-de-Serbie, 75116 Paname et marqués par un certain parisianisme qui ne voit dans la brave province qu’une propice terre d’élection (il suffit de distribuer des prébendes au ploucs et d’apprendre trois mots de patois). Regardez-les : ces gens jouaient, il n’y a pas deux ans, à la révolution prolétarienne entre République et Bastille et maintenant s’indignent que la piétaille vienne salir les avenues de Paris pour contester leur politique.

Moins amusant est le refrain rapidement entonné par ce pauvre David Assouline, le sénateur de Paris de la photo, qui a poussé la crétinerie au point de rapprocher une possible manifestation de droite de la démonstration de force du 6 février 1934. C’est un procès finalement assez commun qui hait la droite quand elle est de droite et qu’elle le montre. Il faut dire que, fidèles à l’esprit du progrès continu, de la lutte des classes etc., les socialistes n’accordent un brin de légitimité qu’à la moitié gauche de Jean-Louis Borloo parce qu’au fond il est social-démocrate… Les autres ne sont que des freineurs de l’histoire, des fachos et des connards.

Droite démocrate

En fait je pense que les principales réserves auraient surtout dû venir de droite. Après une éviscération sauvage des derniers avatars de l’hypocrisie socialiste, histoire de marquer le coup, il aurait été possible de tempérer un peu l’idée de Copé.

Car quoi qu’on en dise, la droite française n’a pas gardé grand-chose des ligues des années 1930. Elle est très réglo sur la question du respect des institutions et solidement attachée aux adages selon lesquels « La rue ne gouverne pas » ou encore « La réforme oui, la chienlit non ! » (© Jean-Pierre Raffarin et le Général). Et elle tient en horreur cette idée de « troisième tour social » chère à l’aile gauche des socialistes et à leurs cousins mélencho-chavistes.

au fond la droite a une conception très classique et conventionnelle de la démocratie : discutons, votons et que les plus nombreux gouvernent. La gauche a, pour partie, un peu de mal avec ça : la démocratie, c’est d’abord le triomphe de cet illusoire (et sectaire) « peuple de gauche », c’est le rapport de forces, les acquis sociaux et les luttes. Pour la gauche, le Peuple, le vrai, peut être minoritaire au sein du peuple réel, mais ça ne change rien…

Cas rares d’une « rue de droite »

Dans quelles conditions la droite peut-elle sortir des clous bien nets de la vie d’une démocratie représentative et tenter de faire plier des institutions dont la légitimité n’est pas contestable ? On a bien en tête cet exemple de l’échec de la loi Savary sous la pression d’une rue « de droite » en 1984 (ô Orwell !) et rien aujourd’hui ne semble plus justifié que cette grande manifestation qui a empêché le pouvoir de faire main basse sur l’enseignement privé, en particulier catholique. Je crois que l’on peut ici déterminer deux critères :

  1. La loi Savary mettait en péril l’indépendance de la société civile en soumettant une partie de l’enseignement au contrôle politique et administratif de l’État ;
  2. Elle était d’une ampleur peu commune et donc extrêmement mobilisatrice.

Les deux critères doivent aller ensemble car il y a eu bien d’autres cas d’aggravation du poids de l’État dans l’organisation sociale, ne serait-ce que le bidouillage constant des programmes scolaires pour en faire de vrais petits catéchismes de l’esprit du temps. Mais les dernières évolutions ont eu lieu par couches progressives, y compris quand des élus de droite avaient les clés de la maison. On n’est pas passé d’un seul coup de « Nos ancêtres les Gaulois… » au livre de cours idéal dont Najat Vallaud-Belkacem rêve à haute voix. D’où une mobilisation marginale qui a surtout excité les franges de la droite.

Mobilisation improbable

Une réforme d’une telle ampleur, au moins ressentie comme telle, n’est pas, semble-t-il, envisagée à moyen terme. La question du « mariage pour tous » est certes sur la table mais le débat étant étouffé puisque « il n’y a pas débat », et les journalistes couvrant le sujet étant de toute façon acquis à la position du gouvernement, les opposants seront rapidement rangés dans les cases « Institut Civitas », « Droite moisie » et « France qui pue ». J’ajoute que les grotesques inventions d’Alliance Vita pour rendre leurs manifestations plus vivantes ne sont pas non plus très motivantes.

Alors il y a bien aujourd’hui le sujet des impôts. Yes We Tax. Voilà l’antienne des socialistes. Et il faut dire qu’en matière d’alourdissement du poids de l’État, ils savent faire vite et bien. On pourrait bien imaginer des manifestations générales sur cette politique mais il ne faut pas se faire d’illusions : si le gouvernement préfère relever les impôts que baisser les dépenses, c’est qu’il sait que cela lui coûtera moins, politiquement, que de faire l’inverse. En cause : des médias stupides, une idéologie vindicative… et le fait qu’il y a sans doute plus de bénéficiaires de la dépense que de contributeurs financiers nets.

Toute contestation « libérale » en matière fiscale et économique ne peut donc s’élever que sur des sujets précis et selon un mode « corporatiste » (beurk, je déteste ce mot), ou plutôt « catégoriel ». Mais disons-le : ce sont des entrepreneurs très tournés Web et numérique qui ont porté les coups les plus durs au gouvernement depuis la rentrée, suivis un peu plus tard par un MEDEF très remonté depuis les échanges de politesses entre le ministre Montebourg et la tribu PSA Peugeot-Citroën. La jacquerie a reçu un soutien solide de l’opposition UMP, mais celle-ci était leading from behind et peinait à reprendre l’initiative sans avoir l’air d’exploiter à outrance un mouvement qui se voulait non-partisan.

Il faut donc des raisons très lourdes et très urgentes pour mobiliser la droite française contre une majorité au Parlement, ce qui rend l’hypothèse de manifestations massives assez improbable en l’état actuel des choses.

Manifestation peu souhaitable

Au-delà de cette apparente impossibilité, on peut se demander si la droite a vraiment intérêt à jouer la partition de la contestation coûte que coûte. La gauche socialiste n’a jamais cessé de se montrer comme apaisante au point d’être carrément ennuyeuse (« Alors prends ton portable, rappelle Sarkozy ! » chantaient récemment les Guignols sur l’air de Call Me Maybe), contre une droite forcément hargneuse, agressive et « montant les Français les uns contre les autres ».

Même si cette lecture binaire est fausse (la division et le clivage sont des recettes politiciennes autant utilisées par la gauche que par la droite), l’opposition doit donner des gages d’apaisement, de stabilité et de sobriété. L’UMP a du boulot pour reconquérir la légitimité d’un parti capable de ratisser large, d’accueillir massivement le centre tout en pompant sans vergogne l’électorat du Front national. Cela passe par un gros travail sur le style politique (comment équilibrer le discours entre la modération prudente de l’aile centriste et la vigueur nécessaire de l’aile dure ?).

Une manifestation désordonnée et opportuniste rendrait ce travail quasi-impossible : l’opposition n’aurait que l’air d’en rajouter alors que la majorité PS-EELV s’est déjà empêtrée dans une situation cauchemardesque. Bref, une manif’ de droite risquerait surtout de saper les possibilités de remporter de belles victoires en 2014… et en 2017.

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P. S. : Il semblerait que vue les sondages de moins en moins favorables à l’adoption par des couples de même sexe, le débat finisse par être un peu plus ouvert dans les médias… Donc nous verrons.

P. P. S. : Le brouillon de cet article datant un peu, je n’ai pas mentionné le rapport Gallois qui fournit déjà plein de grain à moudre à l’opposition sur les revirements, l’incohérence et l’indécision du Président Hollande et de sa politique économique.

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