Duflologie

Caecilia Duflotensia Ecologis

Caecilia Duflotensia Ecologis

Le problème avec la dernière sortie de Cécile Duflot, c’est qu’elle n’a pas tout à fait tort (attendez, je vais m’expliquer !) suscite des réactions parfois plus embêtantes que ce qu’elle dit elle-même. L’avalanche de réponses agacées que lui ont valu ses propos sur le domaine foncier de l’archevêché de Paris a parfois atteint un tel sommet de mépris et de détestation qu’il me semble que certains souhaitaient juste se payer la ministre écolo du Logement plutôt que formuler une remarque un minimum construite sur la lutte contre les cas de détresse matérielle grave.

Rappel du méfait, d’abord. Dans Le Parisien, Cécile Duflot a dit ceci :

Nous disposons, pour l’Ile-de-France, d’une liste de plusieurs dizaines de bâtiments qui peuvent être réquisitionnés. […] je souhaite faire appel à toutes les bonnes volontés et faire appliquer la loi à tous ceux qu’elle concerne. Par exemple, il semble que l’archevêché de Paris possède des bâtiments quasi vides. Je viens donc de leur écrire pour voir avec eux comment utiliser ces locaux. […] L’Église fait partie des personnes morales… dans tous les sens du terme ! J’ai bon espoir qu’il n’y ait pas besoin de faire preuve d’autorité. Je ne comprendrais pas que l’Église ne partage pas nos objectifs de solidarité. Pour moi, ce n’est pas une simple question légale, c’est un choix de société.

Il va de soi que brandir d’emblée la réquisition des biens des personnes morales y compris ceux de l’Église en France donne à l’interview une odeur de soufre qui rappelle sans difficulté 1905 voire la confiscation des biens du clergé en 1789. C’est très grave dans un État de droit, qui plus est alors que la majorité au pouvoir et l’Église n’entretiennent pas ce qu’on pourrait appeler des « relations sereines et de respect mutuel ».

De plus, et c’est ce que l’on semble redécouvrir grâce à cette polémique, l’Église est elle-même, dans ses composantes variées (associations, diocèses, congrégations), déjà engagée dans l’accueil des plus démunis. Des paroisses ouvrent leurs locaux, des associations récoltent des fonds et déploient des solutions originales pour venir en aide aux pauvres. Ainsi Habitat & Humanisme, fondé par un prêtre qui exerçait auparavant la profession d’agent immobilier : l’association propose entre autres choses des produits d’épargne solidaire pour drainer les ressources financières disponibles vers des projet sociaux. Les propos de Cécile Duflot sont donc à côté de la plaque.

Enfin, ce n’est pas en déboulant avec des CRS dans une salle diocésaine vide mais froide et inapte à héberger des personnes que l’on trouvera une solution pour les sans-abris. Cécile Duflot raisonne trop simplement en suggérant que tout mètre-carré libre est bon à prendre…

Mais ce qui me dérange dans les nombreuses réactions outragées, couronnées par le néologisme « catholiphobie » (© Christine Boutin), c’est que certains semblent penser qu’il est presque insupportable dans notre pays que les églises aient à contribuer substantiellement aux efforts de solidarité. Comme si un État Providence fonctionnel devait épargner à la société civile l’embarras d’aider les personnes en difficulté.

J’exagère un peu mais voici ce qu’écrivait par exemple l’abbé Grosjean (dont j’apprécie les touytes par ailleurs et dont les dessins sont un incontournable de la cathosphère) :

Ou encore :

L’idée qui ressort, même si elle ne reflète pas nécessairement la pensée du P. Grosjean, est que si l’État assurait mieux ses missions, on n’aurait pas besoin de l’engagement des chrétiens et de tous les hommes et femmes de bonne volonté au service des faibles, des démunis.

Cette vision, largement répandue, du rôle de l’État pour assurer la cohésion sociale, présente un risque majeur : celui de glisser peu à peu vers un État Providence total, où toutes les difficultés de la vie seraient ingénieusement administrées (prévention, soins, aides) et où les citoyens seraient à même de vivre leur vie sans vraiment se soucier des autres. C’est un peu le rêve du modèle social scandinave, où l’on parle sans rougir de « défamilialisation », c’est-à-dire du court-circuitage organisé et volontaire des structures sociales traditionnelles à des fins d’efficacité économique et de liberté individuelle intégrale.

À cela je préfère encore l’option Duflot qui, en fouettant maladroitement une Église catholique déjà très impliquée, rappelle sans le vouloir que l’on ne peut pas tout attendre de l’État et qu’il faut que la société civile soit mobilisée. Cela n’empêche nullement de trouver, politiquement, des solutions durables pour qu’il n’y ait pas autant de personnes qui se retrouvent à dormir dans la rue et cela donne à la solidarité (ou pour parler chrétien, la charité) une réalité humaine que l’État ne saurait apporter.

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PS – Autre type de réaction, la désignation d’autres boucs émissaires. Comme souvent, le réflexe est de dire « on m’accuse moi ? et lui, et elle, et lui ? » au lieu de s’en tenir au refus d’être pris comme une sorte de victime expiatoire. Voyez par exemple l’article de Dreuz sur les châteaux appartenant aux syndicats gauchistes et aux comités de grandes entreprises. On peut évidemment se demander d’où vient un tel patrimoine mais peut-être est-il légitime… peut-être les syndicats ont-ils eux aussi un droit de propriété (qu’ils mettent à mal, certes, mais il faut rester cohérent)… peut-être un manoir à Argenton-sur-Creuse n’est-il pas la meilleure solution pour héberger Dédé, clochard dans les rues d’Amiens… Bref.

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5 réflexions sur “Duflologie

  1. Je ne le vois pas comme ça. Je le vois plutôt comme un État qui n’imagine pas qu’une foultitude d’initiatives privées existe déjà, et que l’État fera fi du droit de propriété pour faire ce qu’il n’a plus les moyens de faire, à force d’avoir dépensé des milliards à s’occuper de ce qui ne le regarde pas…
    Voir dans la saillie de Duflot un lapsus libéral, c’est AMHA beaucoup charité que vérité 😉

    • Don’t get me wrong. Je ne suis pas certain, naturellement, que Duflot ait commis un lapsus libéral. 😎 Sur le fond (et la forme) je critique autant sa déclaration que certaines réponses qu’on y a apporté. AMHA (j’adore ce sigle) ces réactions reposent sur une conception très extensive de l’État providence, cet État qui aujourd’hui « n’assure pas », qui laisse les démunis « crever dehors ». C’est ironique, au demeurant, puisque tout en accusant une certaine incapacité publique, ces réactions promeuvent en revanche la qualité des réponses privées…

      Pour revenir sur le libéralisme de Dame Duflot, je ne suis pas loin de penser qu’il doit y avoir, dans la culture politique des Verts, un vieux fond de collectivisme autogestionnaire type coopérative agricole, ce qui peut donc laisser de la place, dans sa réflexion, à l’initiative et à l’organisation spontanée des citoyens (toutes proportions gardées…).

  2. Duflot « rappelle sans le vouloir que l’on ne peut pas tout attendre de l’État ».

    Pas du tout d’accord. Duflot rappelle en toute connaissance de cause que l’Etat est tout puissant et qu’il peut faire ce qu’il veut, sa petite menace voilée en témoigne.
    Elle nous montre également qu’elle n’a qu’une vague idée de l’ensemble des dispositifs vis à vis des SDF en période hivernale.
    Elle nous montre enfin que tout en se moquant assez régulièrement de l’Eglise, elle en attend (et en exige) plus que de quiconque sur le plan moral. Sur ce dernier point, elle n’est pas seule.

    • C’est bien pour ça que je précise que « l’option Duflot […] rappelle sans le vouloir… » En entendant par « option Duflot » ce que j’ai souligné dans sa citation, à savoir que l’Église se sentirait obligée d’en faire plus (et non la réquisition, qui est une méthode brutale et condamnable). Il est évident que Duflot pense qu’elle peut dégainer la puissance de l’État à tout bout de champ. Guillaume Tabard, dans Les Echos indique fort justement qu’en la matière, elle nous fait un peu du Montebourg–et ça n’est évidemment pas un compliment.
      Du coup, même réponse qu’à Henry LB : ce n’est pas la position duflotiste que je défend (je la critique sur les 2/3 de l’article…) mais certaines réactions que je critique, celles qui suggèrent qu’au fond l’Etat providence ne fait pas suffisamment son boulot. Or je suis franchement opposé à une société où la quasi totalité des questions sociales auraient une réponse étatique. C’est évidemment justifié dans certains cas, mais le gros risque est de se diriger vers une destruction progressive des initiatives de solidarité spontanée par l’appesantissement de l’Etat providence.
      Dieu merci, nous n’en sommes pas là : l’Eglise agit, et depuis longtemps, pour aider les plus démunis, que cela soit de façon complètement indépendante ou en coopération étroite avec les différents acteurs, en particulier publics. Une multitude d’organisations charitables, confessionnelles ou non, répondent à l’appel… et la pauvre Cécile Duflot semble l’avoir oublié.
      Sinon, tout à fait d’accord sur le dernier point au sujet de l’exigence redoublée qui frappe curieusement l’Eglise catholique en matière de solidarité, avec un parfum de vengeance particulièrement déplacé.

  3. Pingback: Madame le Ministre Duflot, merci | Le temps d'y penser

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