Mener les hommes dans une société démocratique

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Dans The Conservative Foundations of the Liberal Order, Daniel J. Mahoney, un universitaire américain pétri de Tocqueville, Aron et Manent, grand admirateur de Churchill et De Gaulle, passe en revue les principaux enjeux du libéralisme conservateur.

La deuxième partie de l’ouvrage (pour l’instant la plus intéressante), s’attaque au sujet du leadership en démocratie. Impossible de ne pas y penser en regardant, lundi soir, les vœux du Président.

François Hollande a abordé la présidence en claironnant à qui voulait l’entendre qu’il serait un président normal. Expression qui avait déjà fait jaser pendant la campagne et qui aujourd’hui se retourne contre son auteur.

Ce slogan constituait d’abord une forme d’opposition à un Nicolas Sarkozy très présent dans le débat politique national. Le Président élu en 2007 a vite été renommé « hyperprésident » à la fois par des constitutionnalistes neutres et par ses opposants. Très tôt lors de son quinquennat, un attroupement hétéroclite réunissant Ségolène Royal et Dominique de Villepin a dénoncé dans Marianne une pratique abusive du pouvoir « confinant à la monarchie élective ».

Cette critique semblait ignorer le nécessaire basculement de pouvoir, au sein de l’exécutif, de Matignon vers l’Élysée, lié à l’adoption du quinquennat en 2002 et à la coïncidence entre le mandat présidentiel et la législature. Les effets de cette réforme ne se sont pas montrés sous le second mandat Chirac, alors que le Président était affaibli par sa mauvaise réélection, mais sont apparus au grand jour en 2007, avec un chef de l’État de facto chef de la majorité. En juillet 2008, la réforme constitutionnelle est venue entériner cette lecture du jeu institutionnel en renforçant le Parlement et en assumant le lien d’autorité étroit entre la présidence et la majorité gouvernementale.

Mais le changement de style voulu par François Hollande relève aussi d’autre chose qu’une simple alternance dans le style.

Daniel Mahoney écrit que les sociétés démocratiques, mues par leur passion de l’égalité, acceptent de moins en moins l’idée qu’il existe des hommes supérieurs aux autres, ne serait-ce que par leur capacité. La démocratisation se poursuit dans l’ensemble de la société et s’approfondit comme elle le peut dans la sphère politique. Democracy democratizes (Harvey Mansfield).

Elle s’étend au point de mettre en cause des hiérarchies qui, pourtant, participaient à l’origine du grand mouvement de démocratisation politique et sociale : l’élitisme républicain est regardé avec suspicion, à la fois parce qu’il est socialement biaisé et parce que l’idée même de hiérarchie méritocratique semble moins acceptable.

Pour ne rien arranger, la notion d’homme fort évoque rapidement une sorte de sur-homme nietzschéen un peu inquiétant, incarné par les dictateurs totalitaires du siècle dernier, entouré de l’aura artificielle du culte de la personnalité.

Le Président Hollande a parfaitement intégré cette « démocratisation » de l’exercice du pouvoir, en se voulant davantage gestionnaire que chef, plus primus inter pares que princeps. Le courant parlementariste qui traverse une bonne partie de la gauche et du centre va dans le même sens : la monarchie présidentielle héritée de Charles de Gaulle n’a plus sa place dans une société démocratique où le pouvoir politique devrait rester important mais, d’une certaine façon, se banaliser. Il ne faut au chef de l’État qu’un rôle protocolaire et arbitral.

Or Mahoney critique, comme d’autres avant lui, la tentation égalitariste qui s’effraie abusivement devant l’émergence d’hommes forts. Au contraire, l’ordre libéral et démocratique n’est pas, selon l’auteur, auto-suffisant. C’est toute la thèse de son livre : cet ordre doit être entretenu et défendu activement. En la matière, le grand homme n’est pas de trop, par son autorité charismatique et politique, pour s’en porter garant. Daniel Mahoney compte sur la clairvoyance et le sens politique supérieur des grands hommes pour préserver la liberté lors de crises politiques ou sociales majeures ; il mise notamment sur la lucidité des chefs politiques quant aux excès et aux défauts du système démocratique.

Suivant cette analyse, l’expression « clé de voûte des institutions » qui est au centre de la Constitution de 1958 est éclairée sous un jour nouveau. De Gaulle s’est montré clairvoyant, selon Mahoney, en ne confondant pas l’autoritarisme et la présence d’une personnalité hors du commun au sommet de l’État. On n’a pas tort d’attribuer la puissante présidence gaullienne au fait que, depuis 1793, les Français n’ont pas réussi à faire le deuil politique de leur roi. Mais celle-ci reflète sans doute un souhait de De Gaulle en matière de pratique politique : l’ordre républicain français a besoin d’être soutenu par des élus à la hauteur de la charge. (1)

L’auteur de The Conservative Foundations of the Liberal Order entend surtout définir les conditions de la sauvegarde de l’ordre libéral et démocratique face à des menaces particulièrement graves, extérieures ou intérieures (Churchill face au nazisme, De Gaulle face à la capitulation de 1940, puis aux déboires de la IVème République). Mais l’idée de leadership en démocratie ne perd pas sa pertinence aujourd’hui, bien que nous bénéficiions de cieux (relativement) plus cléments.

François Hollande, en 2013, est un président normal donc faible. Cette faiblesse peut être attribuée à au moins trois facteurs :

  • La composition plurielle d’une majorité comprenant de fortes têtes, suscitant force déboires au Sénat et moult couacs gouvernementaux ;
  • L’abandon de pans entiers du programme (illusoire) du candidat socialiste au profit de politiques plus pragmatiques, ce qui a considérablement réduit la fidélité de la gauche envers le Président ;
  • Le recours symbolique à la concertation (notamment sur la réforme du marché du travail) sans qu’une ligne claire n’ait été fournie par le pouvoir politique. (2)

Ces trois défauts décrivent en creux les trois traits d’un homme d’État en mesure de gouverner convenablement : l’autorité politique, la solidité et le pragmatisme du programme, l’initiative dans la façon de gouverner.

Tout énervant et contestable qu’il était, Nicolas Sarkozy disposait de ces trois atouts qui lui ont permis de dominer sa présidence pendant cinq ans malgré son impopularité et, au final, son éviction du pouvoir : la majorité n’était pas dénuée de voix discordantes mais faisait preuve d’une remarquable solidité, il a su mettre en œuvre l’essentiel de son programme malgré la crise majeure qui a fait irruption en 2008 et il est demeuré suffisamment maître du calendrier politique. Tout cela sans que l’État de droit ou le régime démocratique n’aient été menacés, bien entendu.

François Hollande voulait trancher radicalement avec le style de son prédécesseur. Il a réussi. Le contexte économique et le contenu de sa politique sont pour beaucoup dans son impopularité d’aujourd’hui. Je crois que l’on peut y ajouter sa conception erronée de la présidence et son impréparation à la charge de chef de l’État.

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Notes :

(1) Mahoney parle, lui, d’ordre libéral et démocratique. On peut douter que De Gaulle se soit situé précisément dans cette perspective, d’où l’expression (un peu vague) d’ordre républicain. ()

(2) Je n’ai rien contre le recours à la concertation au sein de la société civile avant l’intervention des institutions politiques. Pour autant, les sujets abordés, notamment le droit du travail, méritent une impulsion politique particulière, liée à la crispation idéologique des « partenaires sociaux » et à l’inefficacité constatée de ce processus de décision depuis plusieurs années. ()

Photo : Lionel Bonaventure/Pool/Reuters/Paris Match, retouchée avec PicResize.

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