Être Philinte plutôt qu’Alceste

Pour 2013, Henry Le Barde souhaite être « conservateur au possible. » Or comment être conservateur quand la société –et nous-mêmes– sommes en permanence tiraillés entre le Parti du Progrès et le Camp de la Réaction ? Et quitte à ne choisir aucun de ces deux partis, comme ne pas réinventer l’eau tiède en permanence ?

Chacune de ces cliques œuvre à « changer le monde » vers un destin meilleur : vers les rives rassurantes d’un passé trop vite oublié ou vers les lendemains qui chantent de l’émancipation perpétuelle. Le conservateur n’est ni indifférent, ni résigné, mais il conteste une chose majeure à ces deux camps : il refuse l’idée que les hommes puissent « corriger le monde » de l’intégralité de ses vices ou de ses travers.

Attitude qui n’est pas sans procurer un certain confort, certes, tant elle ressemble à s’y méprendre à de la nonchalance. Mais le conservateur a le mérite de reconnaître qu’aujourd’hui comme au XVIIème siècle, il y a autant d’illusions dans le rêve d’un retour à l’Avant fait de rigueur et de morale, et dans le fantasme d’une révolution permanente faite d’une libération sans fin (aux deux sens du terme).

Contrairement aux rigueurs des Alceste réactionnaires ou révolutionnaires d’aujourd’hui, le regard du conservateur sur le monde se rapproche davantage de celui, bienveillant et flegmatique, de Philinte :

PHILINTE

Vous voulez un grand mal à la nature humaine !

ALCESTE

Oui, j’ai conçu pour elle une effroyable haine.

PHILINTE

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes…

ALCESTE

Non : elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants,
Et les autres, pour être aux méchants complaisants,
Et n’avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
De cette complaisance on voit l’injuste excès
Pour le franc scélérat avec qui j’ai procès:
Au travers de son masque on voit à plein le traître ;
Partout il est connu pour tout ce qu’il peut être ;
Et ses roulements d’yeux et son ton radouci
N’imposent qu’à des gens qui ne sont point d’ici.
On sait que ce pied plat, digne qu’on le confonde,
Par de sales emplois s’est poussé dans le monde,
Et que par eux son sort de splendeur revêtu
Fait gronder le mérite et rougir la vertu.
Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,
Son misérable honneur ne voit pour lui personne ;
Nommez-le fourbe, infâme et scélérat maudit,
Tout le monde en convient, et nul n’y contredit.
Cependant sa grimace est partout bienvenue:
On l’accueille, on lui rit, partout il s’insinue ;
Et s’il est, par la brigue, un rang à disputer,
Sur le plus honnête homme on le voit l’emporter.
Têtebleu ! Ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu’avec le vice on garde des mesures ;
Et parfois il me prend des mouvements soudains
De fuir dans un désert l’approche des humains.

PHILINTE

Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins en peine,
Et faisons un peu grâce à la nature humaine.
Ne l’examinons point dans la grande rigueur,
Et voyons ses défauts avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ;
À force de sagesse, on peut être blâmable ;
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l’on soit sage avec sobriété.
Cette grande raideur des vertus des vieux âges
Heurte trop notre siècle et les communs usages ;
Elle veut aux mortels trop de perfection :
Il faut fléchir au temps sans obstination ;
Et c’est une folie à nulle autre seconde
De vouloir se mêler de corriger le monde.
J’observe, comme vous, cent choses tous les jours,
Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ;
Mais quoi qu’à chaque pas je puisse voir paraître,
En courroux, comme vous, on ne me voit point être;
Je prends tout doucement les hommes comme ils sont,
J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font ;
Et je crois qu’à la cour, de même qu’à la ville,
Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

Molière, Le Misanthrope, I, 1.

Publicités

2 réflexions sur “Être Philinte plutôt qu’Alceste

  1. Philinte ne s’apparente-t-il pas plus à l’indifférent résigné qu’au conservateur que vous décrivez ? Car si votre conservateur sait que l’homme ne peut se corriger intégralement, il sait – contrairement à Philinte, me semble-t-il – que l’homme peut – et doit ? – se corriger partiellement et progressivement.

    • Oui, la comparaison est imparfaite, vous avez raison. Philinte témoigne d’une sérénité qu’un conservateur ne partagerait pas. Cependant voici deux raisons pour lesquelles, selon moi, sa grande réplique est intéressante dans une perspective « conservatrice » :

      1/ Il n’est pas béat face à la réalité, si l’on en juge par son emploi du mot « défaut » et ses deux vers « J’observe, comme vous, cent choses tous les jours, / Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ». Son apparente tranquillité ne l’empêche nullement d’avoir un œil critique ; et il faut reconnaître que dans bien des cas, le conservateur impuissant ne peut guère que commenter, critiquer éventuellement et continuer sa route.

      2/ Il ne s’agit que de la première scène d’une comédie, donc naturellement Philinte se prononce assez peu sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire face aux vices du monde, notamment en matière politique. Il se contente d’opposer une attitude de modération et de « quelque douceur » au courroux d’un Alceste qui ne manque pas de condamner l’humanité tout entière, fût-elle méchante ou simplement complaisante. Cet « extrémisme » d’Alceste (que la langue de Molière rend assez touchant), quand il est transposé à la sphère politique, laisse peu de place à la modération et à l’humanité, d’autant plus que si lui se dit être à deux doigts de « fuir dans un désert », d’autres, tout aussi courroucés par les vices du monde, ne partaient pas mais envoyaient les délinquants à la guillotine ou ailleurs…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s