Gengis Corleone

gengis corleone

En quelques jours, les socialistes et les communistes sont parvenus à faire la preuve de leur personnalité ombrageuse qui, s’ils disent qu’elle s’apparente à Jean Jaurès, Léon Blum et feu Stéphane Hessel, semble tenir tout autant des barons mafieux Vito et Michael Corleone et du chef de guerre mongol Gengis Khan.

Du côté des Corleone, d’abord.

La majorité s’est embringuée dans une refonte du mode de scrutin aux élections locales, dont les nouvelles « départementales » (qui remplacent les cantonales) pour y faire élire des binômes homme/femme afin d’assurer la parité des représentants politiques. Soit. C’est une façon bien lourde de promouvoir l’égalité entre les deux sexes, mais admettons. Cette réforme semble mettre en danger l’équilibre de la représentation entre citoyens et territoires, comme le craint le vice-président centriste du Sénat Jean-Léonce Dupont (Calvados).

Plus problématique néanmoins est l’abaissement du seuil de maintien au second tour de 12,5% à 10% (des inscrits) qui engendrera inévitablement une hausse des fameuses triangulaires, délétères pour une droite de gouvernement qui refuse de s’allier ou de passer des accords avec le Front national.

Ce détail n’a pas échappé à l’UMP qui dénonce une gauche « prête à tout » pour conserver le pouvoir. Certains ont fait le compte : aux cantonales de 2011, une telle modification aurait suscité quelques 207 triangulaires au lieu de 52… Autant de sièges aisément récupérables pour le PS.

*  *  *

Mais les Corleone sont une famille raffinée. Terrible et fascinante à la fois. Plus brutal est Gengis Khan (du moins l’image couramment répandue à son sujet), avec ses hordes de chevaux, ses pillages et ses massacres.

Hier les sénateurs ont adopté une proposition de loi (communiste) portant amnistie des faits commis à l’occasion de mouvements sociaux et d’activités syndicales et revendicatives. Voici l’article premier :

L’amnistie prévue par la présente loi bénéficie aux personnes physiques et aux personnes morales.

Sont amnistiés de droit, lorsqu’ils ont été commis entre le 1er janvier 2007 et le 1er février 2013, les contraventions et les délits prévus au livre III du code pénal ainsi que la diffamation prévue à l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et les menaces prévues aux articles 222-17 et 222-18 du code précité à l’exception de celles proférées à l’encontre de personnes dépositaires de l’autorité publique ou chargées d’une mission de service public, passibles de cinq ans et moins d’emprisonnement commis dans les circonstances suivantes :

1° À l’occasion de conflits du travail ou à l’occasion d’activités syndicales ou revendicatives de salariés, d’agents publics, y compris au cours de manifestations sur la voie publique ou dans des lieux publics ;

2° À l’occasion de mouvements collectifs revendicatifs, associatifs ou syndicaux, relatifs aux problèmes liés au logement, y compris au cours de manifestations sur la voie publique ou dans des lieux publics.

Ainsi le casseur, le vandale, la brute épaisse CGT ou non qui aurait perdu le contrôle de ses petits nerfs fragiles au cours des cinq dernières années et démoli la propriété d’autrui, menacé de mort une contrôleuse de gestion ou ouvertement diffamé un brave homme n’aurait pas à s’inquiéter. Même chose pour l’étudiant en sociologie ès-Sud.

Il est très grave qu’un parti de gouvernement suspende avec autant de sérénité la loi pénale en faveur de ceux qui semblent la soutenir. Voici ce que disait hier Annie David, sénatrice communiste de l’Isère :

Avec les sénatrices et sénateurs du groupe CRC, je m’insurge, comme nous devrions tous le faire, contre ces procédures qui criminalisent l’action revendicative et attaquent en plein cœur le droit de résister. Je me range aux côtés de celles et ceux qui refusent de basculer dans une société qui ne reconnaîtrait plus les valeurs qui sont les nôtres, celles qui font la renommée et la beauté de notre pays.

Ces valeurs viennent de loin, de la Révolution française, où l’on était même allé jusqu’à parler du « devoir d’insurrection ». Elles nous ont été transmises pour traverser le temps et continuent d’animer d’autres femmes et d’autres hommes, elles et eux aussi engagés pour l’amélioration des conditions de vie au quotidien.

Ah ! Cette gauche qui soupire de nostalgie en pensant à la Constitution de 1793…

Les socialistes assurent avoir nuancé cette loi en plafonnant les peines susceptibles d’être amnistiées et en encadrant plus rigoureusement les conditions nécessaires pour se soustraire à la loi pénale. Mais c’est déjà un pas énorme que celui qui consiste à admettre que des actes illégaux, ordinairement poursuivis par le ministère public, soient tolérables en raison de circonstances sociales… Ce faisant, la gauche admet, discrètement, que la violence entre citoyens est justifiée dans certains cas politiquement acceptables, foulant au pied la légalité républicaine.

D’ailleurs, cette loi me semble violer purement et simplement de la norme constitutionnelle, en particulier les articles 16 et 17 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 (et non celle de 1793…) :

Article 16. — Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution.

Article 17. — La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

Le vol, la menace et la diffamation constituent des atteintes aux droits des personnes. Et les destructions commises par des enragés constituent une profanation du droit de propriété.

Sur le plan pratique, cette loi envoie également un très mauvais signal alors que la situation sociale demeure particulièrement tendue compte tenu de la dégradation de la situation économique. Elle ouvre la voie à de nouvelles exactions qui ne feront que détériorer un dialogue social qui, hélas, a du mal à se maintenir. La CGPME est furieuse et la présidente du Medef, Laurence Parisot, y voit « un véritable appel au cassage ». À raison.

*  *  *

En se forçant, on pourrait trouver des excuses à ces pauvres socialistes dont la politique ne convainc plus personne, dont les rodomontades maladroites n’ont enrayé ni la hausse du chômage ni l’apathie lancinante de notre économie, dont les objectifs en matière de finances publiques ne seront manifestement pas atteints et dont l’impopularité s’établit solidement dans l’électorat. On pourrait leur pardonner quelques erreurs, quelques mouvements paniqués mais bénins.

Mais ici, c’est impossible. En quelques jours, la majorité de gauche a tristement illustré son attachement tout relatif aux principes qui sont au fondement de notre régime politique reposant sur la démocratie et l’État de droit.

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