Un après-midi chez Muray

Je suis retombé, par hasard, sur cette petite ébauche d’un article que je comptais publier après avoir vu Lucchini lisant Philippe Muray au théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin à Paris.

Petite appréhension avant d’aller écouter Fabrice Lucchini lisant des textes de Philippe Muray. Un type qui lit sur scène, à l’heure de la digestion, voilà un pari risqué. D’autant que je ne connais rien de l’auteur, sauf que certains disent de lui qu’il est « un des plus grands » des dernières décennies et qu’on lui voue quasiment un culte dans la maison d’Elisabeth Lévy.

Mais qu’importe. Un dimanche après-midi pluvieux se serait de toute façon soldé par une sieste, prolongée par une longue et végétative contemplation de YouTube. Et puis… Il y a Lucchini, dont le jeu constipé ou exubérant selon les cas a toujours pimenté les films où je l’ai vu. Et enfin, il y a ma mère, instigatrice de cette sortie familiale au théâtre, qui a forcé mon père et mon frère à venir à Paris et dont l’enthousiasme ne souffrait aucune réserve. Mon frère… Ado bientôt majeur dont j’attends de voir ce qu’il dira des critiques les plus acerbes portées contre la société festive qu’il semble tant aimer.

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L’histoire de l’art, de Duchamp à Pink Floyd

Être encore assez jeune permet d’avoir des petits frères et soeurs qui sont encore au collège et donc des taupes fiables dans le système éducatif français. Puisque les programmes changent avec rapidité d’une refondation de l’école à une autre, on n’est jamais trop au fait des dernières méthodes d’enseignement ou contenus utilisés dans les classes. Petit résumé de ma dernière trouvaille.

Suivant une réforme qui doit dater de l’ère Sarkozy, les collégiens sont interrogés à la fin de l’année, dans le cadre d’une épreuve orale, sur l’histoire de l’art, à partir d’une liste d’oeuvres vues en cours. Contrairement au bac de français qui a lieu en fin de 1ère, l’histoire de l’art n’est pas une discipline assurée par un professeur identifié mais une matière transversale impliquant les cours de musique, de français, d’arts plastiques et même de géographie (pour ne citer qu’eux). Cela explique le peu d’entrain des professeurs qui, dans le cas que j’ai pu observer, se sont contentés de distribuer des « fiches » mêlant explications et questionnaires que les élèves remplissent en classe, parfois sans aller au bout…

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« Allô Maman ? Je suis rue Kuparkowska… »

Parvenez-vous à imaginer Alain Finkielkraut crier d’une voix tendre et mal assurée « Allô Maman ? », frissonnant dans le froid de la ville de Lvov, en Ukraine ? Sans doute pas. Le prêcheur de notre époque, ce grand Cassandre qui fonce tête baissée dans la mêlée pour assommer et défaire les dogmes et les interdits qui empoisonnent et tuent lentement l’esprit français, n’a pas, d’emblée, l’image du fils aimant, du mari admiratif et du père complice. Et pourtant. Lire la suite

Nuances de vert (Green Zone, 2010)

S’il est une qualité que l’on ne peut pas toujours attribuer aux films hollywoodiens un tant soit peu militants, c’est d’être nuancés. Pourtant, ce que l’on présente comme un brûlot contre l’invasion de l’Irak en 2003 ne tombe pas vraiment sous cette critique. Au contraire, Green Zone n’est pas excessivement manichéen. Le très démocrate (et excellent acteur, il faut le dire) Matt Damon incarne l’espace d’une heure et demie le Chief Warrant Officer Roy Miller, chargé d’explorer les sites d’entrepôt supposé d’armes de destruction massives (ADM). Évidemment, il ne tombe sur rien de plus intéressant qu’une fabrique de cuvettes de toilettes désaffectée…

Green Zone est librement inspiré du livre Imperial Life in the Emerald City: Inside Iraq’s Green Zone (2006) du journaliste au Washington Post Rajiv Chandrasekaran. Cet  ouvrage ne juge pas de la légitimité de l’intervention américaine mais s’attache surtout à expliquer et analyser la gestion du pays après la victoire formelle contre les troupes de Saddam Hussein. Assez paradoxalement, le film adopte la position inverse en critiquant les raisons de l’invasion sans s’étendre excessivement sur la gestion mise en œuvre par la coalition.

Le film constitue, en effet, une charge sans merci (et, à mon sens, justifiée) contre le prétexte avancé par les États-Unis et leur allié britannique pour entrer en guerre contre l’Irak : un supposé programme de fabrication d’ADM secrètement mis en œuvre par le gouvernement irakien. J’ignore si la thèse du film est exacte, mais elle révèle sans doute assez bien l’état d’esprit d’une Administration Bush sur le pied de guerre : un membre des services de renseignement du Pentagone aurait eu un contact avec un haut responsable militaire irakien qui lui aurait affirmé que l’Irak n’avait pas de tel programme en cours. Mais l’agent américain, soucieux de son avancement et conscient que l’administration américaine cherchait à tout prix une justification à son entrée en guerre, aurait alors falsifié son rapport et confirmé l’existence d’un tel programme. La Maison Blanche et le Pentagone, trop heureux de trouver une telle « raison » d’envahir l’Irak aurait, bien sûr, négligé de recouper l’information ou de la soumettre au regard critique des autres agences de renseignement.

Pour le reste, c’est-à-dire la stratégie de stabilisation (ou pas…) de l’Irak après la chute du régime baasiste, Green Zone reste modéré, notamment parce que l’intrigue ne se déroule que quatre semaines après les premiers bombardements de l’US Air Force sur Bagdad. On assiste, certes, à l’annonce de la dissolution de l’armée irakienne et du parti Baas par l’Autorité provisoire de la coalition, ce qui compliquera la tâche des Américains et de leurs alliés irakiens dans leurs tentatives en faveur de l’institution d’un régime démocratique et stable. En effet, le « candidat » de Washington pour la reprise des affaires voit sa légitimité contestée par les groupes religieux et ethniques rassemblés afin de parvenir à un accord de gouvernement : exilé de longue date, il ne peut rassembler les factions auxquelles la chute du régime a donné un nouveau souffle. Malgré les avertissements insistants de la CIA, davantage favorable à un compromis avec les anciens cadres militaires et civils baasistes en mesure de préserver l’unité du pays, cette décision souffre moins de la condamnation morale portée contre l’arnaque aux ADM. Elle est davantage considérée comme l’erreur (grave, au demeurant) d’un groupe d’administrateurs américains envoyés par la Maison Blanche, sincèrement persuadés que la promesse d’un régime démocratique et plus ou moins respectueux des droits de l’Homme suffira à apaiser la population. Leur idéalisme démocratique coûtera cher à la coalition et plongera, on le sait, le pays dans le chaos de la guerre civile et de l’insurrection.

Autre aspect qu’il convient de relever, c’est la façon dont le film suggère au spectateur l’état de l’Irak avant 2003. Outre les vues spectaculaires de la capitale irakienne dessinées autour d’un urbanisme mégalo, on ressent rapidement la haine que les Irakiens (représentés par le personnage touchant du brave Freddie) éprouvent à l’égard de l’ancien régime. Point d’images idylliques d’une nation apaisée et repue comme ce que l’on voit dans le pamphlet Farenheit 9/11 de Michael Moore : l’Irakien vivait sous le joug d’un régime autoritaire et violent. Alors que Matt Damon alias Roy Miller ne ménage pas ses efforts pour faire éclater la vérité sur le montage des ADM, Freddie se moque des raisons qui ont poussé les Américains à entrer en Irak : lui et ses compatriotes ont été libérés d’un pouvoir despotique et oppresseur, et l’avenir du pays ne devrait dépendre que de ses habitants. La fin du film est marquée par la vengeance symbolique de l’Irakien, estropié dans la guerre Irak-Iran, contre le régime de Saddam Hussein et de ses comparses.

Ce film est un bon thriller, bien filmé, bien joué et au rythme haletant. Avec des vues exceptionnelles de Bagdad (je me demande si elles sont véritables ou non…), l’impressionnante scène du bombardement de la ville qui ouvre le film, un alignement de bons acteurs (outre Matt Damon, on remarque la présence de Jason Isaacs et Brendan Gleeson), Green Zone devrait, normalement, faire passer un bon moment à ceux qui le verront.

Green Zone (12 mars 2010), dirigé par Paul Greengrass, avec Matt Damon, Greg Kinnear, Brendan Gleeson, Amy Ryan, Khalid Abdalla, Jason Isaacs, Yigal Naor, durée : 115 min.